Version saponaire

[Nouvelle collaborative]

Incipit d'Estelle Faye

Le vaisseau des Sourciers s’était posé deux jours plus tôt sur Nova Terra 56, dans une plaine de poussière turquoise, baignée par la lumière aux reflets grenat de l’étoile proche, et barrée au loin par une ligne de sommets dentelés, une chaîne de montagnes sans doute très jeune. Sur certains des pics, une calotte blanche étincelait dans la lueur rose. Des glaciers ?  Difficile de dire à cette distance. En tout cas il y avait de l’eau sur Terra 56. C’était la raison principale de la présence des Sourciers. Les capteurs du vaisseau avaient détecté la signature de l’eau depuis l’espace, dans le spectre lumineux de la planète. D’une manière générale, Terra 56 présentait des conditions quasi idéales pour fonder une nouvelle Terre. Elle était à la même distance de son étoile que la Première Terre de son Soleil. Elle était un peu plus grosse que la Première Terre, la gravité y était donc plus forte, et l’air était plus chargé en dioxyde de carbone, mais rien que des combinaisons adaptées ne puissent compenser. Et il y avait du mouvement à la surface de la planète. Etait-ce des éruptions volcaniques, des vents violents balayant un paysage désert, des pluies ou des orages peut-être ? Ou bien était-ce autre chose, davantage… ? Y avait-il de la vie sur Terra 56 ?

Hateya Somari, la capitaine de l’expédition, une femme âgée tannée par des années d’expéditions spatiales, avait appris à ne plus l’espérer. Depuis des siècles que l’humanité s’était lancée à la conquête du cosmos, on n’avait pas trouvé la moindre trace d’existence extraterrestre, pas même une bactérie. L’homme se résolvait peu à peu à être seul dans l’univers. Et pourtant… Pourtant Hateya avait eu un pressentiment étrange, en apercevant pour la première fois l’horizon de Terra 56  par la baie vitrée de la dunette, ses deux lunes et son jour aux couleurs de crépuscule. L’équipage avait appris à se fier aux intuitions de sa capitaine. Certains murmuraient qu’elle avait des dons chamaniques, hérités de lointains ancêtres sioux, des indiens de la Première Terre. Plus simplement, Hateya avait un bon instinct, aiguisé par des décennies d’observation et d’exploration spatiale. Et cette planète… Aucune exoplanète n’était semblable à une autre, bien sûr, mais Terra 56 avait quelque chose de plus encore. Quelque chose de radicalement différent.

Le lendemain de l’atterrissage, l’équipage avait lancé la première expédition sur le sol, à bord de véhicules tout-terrain, en emportant de l’eau et des rations pour une semaine. Ils étaient partis en équipe réduite, Hateya bien sûr, puis Corey, le mécanicien du bord, un quadra aux cheveux vert vif, aux allures d’éternel adolescent, mais qui était capable de réparer n’importe quelle machine avec quasiment rien  même au milieu d’une tempête de sable. A ceux-là s’ajoutaient deux ingénieurs, Léa et Oslan, deux jumeaux, une biologiste et un géologue, tous deux blonds et pâles, qui vivaient dans leur propre monde et se comprenaient presque sans parole. Et enfin Adrien Sorbier, un prospecteur au service des Compagnies Minières, le consortium privé qui finançait en partie l’expédition.

Au deuxième jour sur Terra 56, le petit groupe arriva au bord d’un ruisseau, à peine un filet d’eau qui serpentait dans la plaine turquoise. La chaîne de montagne s’était quelque peu rapprochée, et en pointant ses jumelles vers elle, Hateya aperçut comme des ombres sur certaines de ses pentes. De la végétation ?  Plus probablement un caprice de la roche… La capitaine balaya l’horizon du regard. Les volutes de poussière masquaient une partie de la plaine. Agenouillés près du ruisseau, microscope en main, Léa et Oslan analysaient la composition de l’eau. Soudain Léa poussa une exclamation.

Suite – version saponaire 

Jonathan Canestro

Le vaisseau des Sourciers s’était posé deux jours plus tôt sur Nova Terra 56, dans une plaine de poussière turquoise, baignée par la lumière aux reflets grenat de l’étoile proche, et barrée au loin par une ligne de sommets dentelés, une chaîne de montagnes sans doute très jeunes. Sur certains des pics, une calotte blanche étincelait dans la lueur rose. Des glaciers ?  Difficile de dire à cette distance. En tout cas il y avait de l’eau sur Terra 56. C’était la raison principale de la présence des Sourciers. Les capteurs du vaisseau avaient détecté la signature de l’eau depuis l’espace, dans le spectre lumineux de la planète. D’une manière générale, Terra 56 présentait des conditions quasi idéales pour fonder une nouvelle Terre. Elle était à la même distance de son étoile que la Première Terre de son Soleil. Elle était un peu plus grosse que la Première Terre, la gravité y était donc plus forte, et l’air était plus chargé en dioxyde de carbone, mais rien que des combinaisons adaptées ne puissent compenser. Et il y avait du mouvement à la surface de la planète. Etait-ce des éruptions volcaniques, des vents violents balayant un paysage désert, des pluies ou des orages peut-être ? Ou bien était-ce autre chose, davantage… ? Y avait-il de la vie sur Terra 56 ?

Hateya Somari, la capitaine de l’expédition, une femme âgée tannée par des années d’expéditions spatiales, avait appris à ne plus l’espérer. Depuis des siècles que l’humanité s’était lancée à la conquête du cosmos, on n’avait pas trouvé la moindre trace d’existence extraterrestre, pas même une bactérie. L’homme se résolvait peu à peu à être seul dans l’univers. Et pourtant… Pourtant Hateya avait eu un pressentiment étrange, en apercevant pour la première fois l’horizon de Terra 56 par la baie vitrée de la dunette, ses deux lunes et son jour aux couleurs de crépuscule. L’équipage avait appris à se fier aux intuitions de sa capitaine. Certains murmuraient qu’elle avait des dons chamaniques, hérités de lointains ancêtres sioux, des indiens de la Première Terre. Plus simplement, Hateya avait un bon instinct, aiguisé par des décennies d’observation et d’exploration spatiale. Et cette planète… Aucune exoplanète n’était semblable à une autre, bien sûr, mais Terra 56 avait quelque chose de plus encore. Quelque chose de radicalement différent.

Le lendemain de l’atterrissage, l’équipage avait lancé la première expédition sur le sol, à bord de véhicules tout-terrain, en emportant de l’eau et des rations pour une semaine. Ils étaient partis en équipe réduite, Hateya bien sûr, puis Corey, le mécanicien du bord, un quadra aux cheveux vert vif, aux allures d’éternel adolescent, mais qui était capable de réparer n’importe quelle machine avec quasiment rien même au milieu d’une tempête de sable. A ceux-là s’ajoutaient deux ingénieurs, Léa et Oslan, deux jumeaux, une biologiste et un géologue, tous deux blonds et pâles, qui vivaient dans leur propre monde et se comprenaient presque sans parole. Et enfin Adrien Sorbier, un prospecteur au service des Compagnies Minières, le consortium privé qui finançait en partie l’expédition.

Au deuxième jour sur Terra 56, le petit groupe arriva au bord d’un ruisseau, à peine un filet d’eau qui serpentait dans la plaine turquoise. La chaîne de montagne s’était quelque peu rapprochée, et en pointant ses jumelles vers elle, Hateya aperçut comme des ombres sur certaines de ses pentes. De la végétation ?  Plus probablement un caprice de la roche… La capitaine balaya l’horizon du regard. Les volutes de poussière masquaient une partie de la plaine. Agenouillés près du ruisseau, microscope en main, Léa et Oslan analysaient la composition de l’eau. Soudain Léa poussa une exclamation.

Oslan se précipita pour relever sa sœur qui venait de glisser. La roche turquoise s’était désagrégée sous son pied droit qui s’était alors enfoncé dans le ruisseau. Léa, d’un geste réflexe, essuya ses gants tachés de boue sur le bas de sa combinaison.

Hateya s’approcha à son tour de Léa. Après s’être assuré qu’elle ne souffrait pas de sa chute, elle entreprit de contrôler l’étanchéité de la combinaison de la biologiste. Par chance, celle-ci ne semblait pas avoir subi de dommage.  Les constantes affichées sur son poignet étaient tout à fait normales.

Pour plus de sécurité, Hateya demanda à Léa de bouger la jambe pour vérifier le fonctionnement de l’exosquelette. Pendant ce temps, Oslan se pencha pour examiner les salissures qui souillaient le blanc de la combinaison. La tête légèrement inclinée, il réfléchit un cours instant puis tendit lentement sa main et frotta son doigt ganté sur la cuisse de Léa, à l’endroit même où elle s’était essuyée.

Le frottement fit apparaître une mousse semblable à celle du savon blanc qu’ils utilisaient à bord du vaisseau, à la différence près que celle-ci était turquoise.

Hateya ne put s’empêcher de remarquer le sourire espiègle que Léa adressa à son frère.

Léa se dirigea vers le ruisseau puis s’accroupit en prenant soin de ne pas riper de nouveau. Elle plongea ses gants dans l’eau puis frictionna ses mains l’une contre l’autre produisant à nouveau de la mousse en plus grande quantité. Elle disposa ses pouces et ses index en opposition afin de former une membrane circulaire, composée de cette étrange mousse. D’un geste souple, elle matérialisa une magnifique bulle translucide aux reflets turquoise.

Tous observèrent un instant ce prisme s’élever lentement sous l’action du vent. Il diffracta un instant la lumière de l’étoile grenat de Terra 56, offrant un incroyable arc-en-ciel aux explorateurs.

L’index d’Adrien fendit l’air et mit un terme à cet instant féerique. La bulle de désagrégea en millier de fines gouttelettes. Fier de son action, il brisa également le silence qui s’était instauré.

_ C’est bien beau tout ça mais faudrait peut-être penser à poursuivre la mission, on n’est pas payé à faire des bulles !

_ Tu ne peux pas t’empêcher de détruire ce que tu touches, bougre d’idiot, s’exclama Corey, en lui claquant amicalement sa main sur l’épaule.

_ Création et Destruction… Tout comme Plaisir et Tristesse, Jour et Nuit, Vie et Mort… Ils nous habitent alternativement –  Hateya marqua une courte pause puis repris à l’attention de Corey – Considère-les comme les deux rives d’un fleuve qui coule dans le même sens.

Ses paroles plongèrent le groupe dans un silence méditatif, qui permit à tous les explorateurs de prendre conscience de l’ensemble des événements qui venaient de se dérouler.

Seule Hateya détenait cette science secrète des mots qui avait le pouvoir d’altérer le cours des événements. De nouveau au centre de l’attention, comme l’exigeait sa position de capitaine, elle lança ses instructions.

_ Oslan,  prélève un échantillon de cette roche turquoise, et un de cette eau.

Elle avait compris dès l’apparition de la bulle que les jumeaux avaient découvert une forme de saponine, qui s’était libéré de la roche après la chute de Léa. Sur Terre, c’était une substance amphiphiles produite par certains végétaux ou animaux. Il s’agissait d’une découverte extraordinaire, peut-être une preuve que la vie avait existé sur Terra 56. Hateya préféra ne pas s’extasier, et rester prudente quant à ses hypothèses. Elle poursuivit ses directives :

_ Adrien, déploie les sas de décontamination à l’arrière des Rovers, et aide Léa à nettoyer sa combinaison.  Je ne veux pas prendre le risque de contaminer l’habitacle.

Elle se tourna ensuite vers le mécanicien à la crinière verte :

_ Corey, je te charge de transmettre un premier bilan de l’expédition à la station, confirmes la présence d’eau mais ne t’attardes pas sur les premiers échantillons. Dis-leur simplement que nous débutons les analyses.

Sans perdre un instant, l’équipage s’affaira aux missions données par la capitaine. Pendant ce temps, Hateya observait les volutes de poussières. A plusieurs reprises, elle crut apercevoir de grandes formes sombres et longilignes, percer les nuages de poussières. S’agissait-il d’une illusion d’optique ? Elle voulait en avoir le cœur net. Il ne lui fallut pas longtemps pour prendre sa décision. La prochaine étape de l’expédition les amènerait derrière le rideau de poussière…

Les deux Rovers des Sourciers traversaient la lande rocailleuse de Terra 56 et filaient à vive allure en direction de la tempête. Corey pilotait le Rover de tête, il transportait la capitaine et le prospecteur. C’était un véhicule blindé multifonctions, dont l’armement lourd trahissait l’origine militaire. D’abord utilisé sur les fronts de Mars pendant le conflit qui avait opposé les colons de Mars à ceux de Titan, il avait été réformé pour laisser place à de nouveaux modèles plus performants. Il avait ensuite été racheté par le conglomérat des industries minière. Le secteur industriel tenait à protéger ses ressources à travers les colonies, les attaques de pirates étaient devenues monnaie courante et l’armée n’avait pas les moyens de se déployer à travers l’immensité de l’espace. Le second rover, lui, était un pur produit de la Source, l’organisation scientifique à l’origine des Sourciers, chargée par l’état de découvrir des mondes dont les conditions n’étaient pas trop hostiles à l’installation de colonies. C’était un petit bijou de technologie, un laboratoire ambulant. A son bord se trouvait les deux jumeaux, autour d’un jeu d’échec virtuel et sphérique. Le véhicule était en pilote automatique et suivait celui de tête.

_ Gagné ! jubila Léa.

L’échiquier virtuel séparant les deux jumeaux disparut. A ce place se dessina le visage de Léa couronné et cerclé de feu d’artifices.

Oslan rumina quelques secondes sa défaite, puis relança la partie en défiant sa sœur du regard. Il déplaça un pion avant de se replonger dans l’analyse de sa roche. Ils aimaient toujours jouer en travaillant et Hateya  ne leur en tenait pas rigueur. Elle-même ne trouvait la concentration qu’après avoir renoncer à penser à ce qu’elle désirait, puis avoir cessé de cogiter au fait qu’elle venait d’y renoncer.

L’humeur joyeuse des jumeaux se répercutait à travers les systèmes radios et la voix d’Adrien raisonna à son tour :

_ On dirait bien que les Skywalker s’égarent encore !

_ T’as entendu ce hurlement, Léa ? répliqua Oslan. Je t’avais bien dit que Chewbacca était à bord !

Les cinq équipiers rirent de bon cœur. Puis Oslan reprit, plus sérieusement, en lisant ses notes :

_ Ok, voilà un petit compte-rendu de mes analyses. Pigmentation turquoise, dureté 6.5 sur l’échelle de Mohs, densité 2.9. Traces de fer, Calcium, Rubidium, Césium, Sodium, Silicium, Oxygène et bien sûr de l’eau. Il s’agit sans aucun doute d’une zéolite de type Pollucite.

_ Un peu de Césium… La demande est forte mais les réserves sont largement suffisantes, enfin c’est déjà ça, nota Adrien, plus pour lui-même que pour le reste du groupe.

_ Léa, que peux-tu nous dire sur ton échantillon ? s’empressa de renchérir Hateya.

_ Eh bien, c’est plutôt inattendu… Pour commencer, l’eau n’est pas potable, il y a trop de saponine. Son effet détergent serait nocif avec une telle concentration… Mais le plus étrange reste la présence d’enzymes de désaminases et d’ammoniac…

_ Quoi ? Mais comment cela est-il possible ? Tu es sûr de ne pas avoir contaminé l’échantillon ? s’exclama Hateya.

_ Absolument, d’autant que leur structure n’est pas la même que celles que nous avons répertoriées jusqu’à maintenant.

_  La Source n’a jamais été confronté à une telle situation.

_ Minute ! intervint Corey. Quelqu’un peut-il m’expliquer ? Pour un profane, ce n’est pas évident de suivre une conversation de rat de laboratoire !

Léa reformula à son attention :

_ A ma connaissance, la saponine n’a jamais été conçu spontanément par autre chose que des espèces Terriennes. Cela pourrait être traduit par : Terra 56 a connu la vie… Mais la découverte d’enzymes désaminases est plutôt déroutante. Il s’agit d’enzymes capables de sectionner la partie amine des acides aminés, et l’ammoniac prouve que cette réaction a probablement eut lieu. C’est un peu comme si la planète avait digéré la vie.

_  Gaïa va nous dévorer ! ricana Adrien, qui aurait préféré avoir une hypothèse plus tangible mais surtout, et il n’osait pas se l’avouer, bien moins inquiétante à se mettre sous la dent.

Le reste de l’équipe ignora sa remarque. Hateya poursuivit, comme si de rien n’était :

_  Tachons de découvrir d’autres éléments, j’ai repéré des structures étranges derrière la poussière, peut-être que cela nous conduira à une nouvelle découverte.

Adrien revint à la charge, peu disposé à se laisser oublier :

_ Droit dans la tempête hein !? Quand tes ancêtres sioux disaient qu’il fallait suivre les signaux de fumé, ils ne voulaient probablement pas dire d’aller dedans. T’as peut-être oublié l’incident sur Gliese 581G mais pas moi !

_ C’était il y a quatorze ans, rappela la capitaine avec un soupir. On a perfectionné nos technologies depuis… Je t’ai connu plus courageux, tu te fais vieux mon ami.

Déjà le crépuscule annonçait la fin de la deuxième journée d’exploration. L’étoile du système commençait à disparaitre à l’est, et le plus gros des satellites de TerraNova dessinait un magnifique croissant lumineux à l’ouest. Quant à la deuxième lune, dissimulée de l’autre côté de la planète, elle restait invisible à nos explorateurs. Lentement le ciel rouge-orange s’assombrit, et de magnifiques aurores boréales rosées le déchirèrent de part en part. Progressivement la nuit se piqueta d’étoile par milliers.

La sérénité du ciel nocturne contrastait de manière frappante avec le chaos qui s’approchait inexorablement des explorateurs. La violence des vents s’intensifiait à mesure que le cœur du maelström se rapprochait, et une pluie abondante s’ajouta au sinistre. Peu à peu d’épais nuages obstruèrent la voute céleste. Certains était gigantesques et gorgés d’eau, de couleur noir et gris. Ils semblaient déferler à travers la plaine telles les vagues d’un tsunami. D’autre était plus fins et reflétaient la couleur rouge sang d’une des deux Lunes. La scène avait virée en apocalypse mais n’en demeurait pas moins sublime aux yeux des Sourciers.

Lorsque leur visibilité fut réduite au point de ne plus distinguer que les contours des véhicules, Hateya donna l’ordre de s’arrêter. Ils s’ancrèrent dans la plaine turquoise, grâce à un ingénieux système de forets, qui s’enfonçaient dans le sol, sous le châssis des véhicules, et les maintenaient fermement enracinés.

Les vitrages se recouvrirent de leurs rideaux métalliques laissant la lumière artificielle des néons éclairer seule les sourciers.

Ils dégustèrent rapidement un repas lyophilisé, puis s’allongèrent sur leurs couchettes, pensifs.

La pluie battante martelait les carrosseries et des éclairs vinrent terminer leur course sur les véhicules. Heureusement le capot était conçu pour recycler une partie de l’énergie électrique. Malgré la violence des bourrasques, le système d’ancrage tenait bon. L’équipage était rodé aux tempêtes les plus spectaculaires et leur technologie semblait les isolés complètement du cataclysme qui se déchaîner à l’extérieur.

Ils n’eurent aucun mal à s’endormir, laissant aux équipements en fonctionnement le soin d’analyser les données sur l’intempérie.

Alors que l’équipage s’était endormi, les néons émirent quelques grésillements avant de s’éteindre définitivement. Progressivement, les équipements cessèrent de fonctionner à l’insu des Sourciers.

La tempête se calma peu avant l’aube, laissant à une fine pluie et un léger vent froid le soin de rappeler son passage. Une alarme se déclencha et réveilla les explorateurs.

La température avait nettement diminué, et le froid avait engourdi l’équipage. Une légère buée s’échappait à chacune de leur respiration.

_ Les systèmes de sécurité se sont tous enclenchés, la totalité de l’énergie restante est utilisée par les appareils de survie, déclara anxieusement Corey après un rapide coup d’œil autour de lui. Quand les batteries seront vides, nous manquerons d’oxygène.

_ A nous le Guinness des records pour la mort la plus stupide, comme c’est exaltant ! ironisa Adrien.

Hateya se retint de lui répondre, et se joignit à Corey pour relever les défaillances.

Corey activa manuellement quelques boutons sur le tableau de bord et l’alarme s’interrompit. Il manipula une manivelle pour entrouvrir les volets.

La lumière rouge de l’étoile pénétra l’habitacle. Et après un court temps d’adaptation, Corey essuya les fines gouttelettes de condensation collées aux hublots, permettant à l’équipe de découvrir le paysage.

Le sol rocheux était recouvert d’une épaisse couche de boue turquoise de plusieurs centimètres. La plaine s’étendait ainsi à perte de vue. Seul relief naturel, la chaîne de montagnes se dressait fièrement au Nord. Tandis qu’au Nord-Est, d’immenses structures perçaient les nuages à quelques kilomètres de leur position.

Les volets du deuxième rover se levèrent à leur tour, et les jumeaux saluèrent d’un signe de main les occupants de l’autre véhicule. Par chance le second rover  avait subi moins de dommages, seuls les instruments de mesures avait cessé de fonctionner et les jumeaux, qui avait rapidement compris la situation, adoptaient un air de raillerie depuis leur habitacle chauffé. Mais ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne se trouvent dans la même situation que leurs collègues.

Corey tenta d’allumer le moteur, abandonna l’idée après plusieurs tentatives infructueuses , et enfila sa combinaison, prêt à mettre les mains dans le cambouis. Il restait silencieux, concentré sur ses objectifs.

Les deux rovers étaient enlisé dans la boue, les moteurs à l’arrêt. Dans la cabine du premier, Adrien adressa à Hateya un regard réprobateur, qui signifiait je te l’avais bien dit. La capitaine se contenta de hausser les épaules et se servit sereinement un café. Les petits traquas du quotidien faisaient partie des risques inhérents de telles explorations, elle s’y était habituée, et comptait sur les qualités professionnelles de sa troupe pour y remédier. Elle porta le café froid à ses lèvres et s’adressa à Adrien :

_Cesse de ruminer, nous allons bien, tâchons de penser à une solution plutôt que revenir sur l’origine du problème. En agissant différemment, tu aurais simplement changé la nature du problème et non sa réalité.

_ Avec tout le respect que je te dois, capitaine, ta langue ne fera pas redémarrer le véhicule.

_ T’as raison, enfile ta combinaison et va donc aider Corey.

L’ordre était clair, et Hateya n’avait aucune envie de s’attarder sur sa décision. C’était son rôle de capitaine de prendre des responsabilités et d’en gérer les conséquences. Elle ne partageait ce fardeau que lorsqu’elle l’estimait nécessaire et ce n’était vraiment pas courant.

Adrien endossa sa combinaison et rejoignit Corey, qui avait déjà entrepris le tour du véhicule pour diagnostiquer les anomalies engendrées par la tempête. Leurs chevilles s’enfonçaient d’une dizaine de centimètres dans la boue. Des veinules teintées de différents bleus striaient la surface turquoise du limon et chacun de leur pas déformait les sillons.

Depuis son rover, Oslan s’amusait à chercher un modèle mathématique pouvant prédire avec précision ces déformations chaotiques. Sa sœur adressa à Adrien et Corey un petit signe de la main et un sourire taquin à travers le hublot de son abri toujours chauffé.

Corey lui rendit son salut en ignorant la plaisanterie, et se plongea dans l’analyse des circuits électriques. Adrien, quant à lui, déploya son majeur en guise de réponse.

_Cette mélasse s’est infiltrée partout, je vais avoir besoin de main d’œuvre pour nettoyer tout ça, annonça Corey, mais sa voix ne parvint pas jusqu’aux occupants des habitacles.

Adrien fit, non sans satisfaction, signe à Léa d’enfiler sa combinaison. Il frappa également au hublot à l’attention de la capitaine pour lui transmettre le même message.

Quelques minutes plus tard ils étaient tous à l’extérieur, réunis autour de Corey. Celui-ci se racla la gorge avant de prendre la parole, conscient d’être au centre de l’attention.

_Avant d’établir un diagnostic complet, il faut nettoyer et sécher les circuits souillés. Je propose de basculer l’énergie restante du Rover militaire vers un compresseur et utiliser la pression de l’air pour dégager la boue des circuits de la Source-mobile, suggéra-t-il.

_ Tu penses qu’il faut abandonner le blindé ? dit Hateya en posant sa main sur le capot.

_ Pas nécessairement, je veux juste m’assurer qu’on puisse rentrer à bon port avec la Source-mobile. Les incidents électriques ne sont pas encore critiques, et la réparer nous assurera un retour sain et sauf. Avec un peu de chance, une fois en état de marche, elle génèrera suffisamment d’énergie pour réhabiliter le blindé.

_  Quelqu’un à une autre idée ? interrogea la capitaine qui n’obtint que le silence en guise de réponse. Eh bien, ne perdons pas un instant ! Corey, tu supervises les réparations, on se met à ta disposition.

Les explorateurs se mirent à la tâche, et le moteur de la Source-mobile et ces 12 cylindres raisonna dans la plaine après une petite heure de labeur. Une clameur de joie s’empara des Sourciers.

Lorsque Corey ressortit de la Source-mobile par le sas de décontamination, Léa accourut dans sa direction.

_ T’es le meilleur ! s’exclama-t-elle en collant son casque à celui de l’ingénieur comme pour l’embrasser sur la joue.

_C’est… Ce n’est pas terminé, bredouilla-t-il, en prenant la couleur de l’étoile de NovaTerra.

_ Sois pas modeste, répliqua Hateya, tu viens de nous sauver la mise. Et tu es la preuve dont Adrien avait besoin pour comprendre qu’on doit compter les uns sur les autres.

Elle envoya un clin d’œil au prospecteur.

Celui-ci se contenta de faire la moue :

_ Mouais, en attendant la mission est avortée jusqu’à preuve du contraire, le blindé est quasiment Hors Service.

Oslan, trop euphorique pour se laisser doucher par la mauvaise humeur d’Adrien, claqua l’épaule du mécanicien :

_ A ta place, je demanderai une augmentation !

_ Je n’y manquerai pas, assura le quadra aux cheveux verts, mais seulement quand j’aurai remis en marche la bête de métal ! Vous pouvez commencer son décrassage pendant que je désembourbe l’autre ?

_ Comptes sur nous, Corey ! répondirent en cœur les jumeaux.

Et la troupe se remit à la tâche. La réparation de l’ex véhicule militaire, bien plus délicate que celle de la Source-mobile, permit à Corey de déployer toute l’étendue de ses talents. Une fois le blindé nettoyé, il commença à concevoir d’ingénieux ponts hermétiques entre les différents systèmes des véhicules. Des circuits électriques jusqu’aux mécanismes de filtrages d’aire et d’humidité, tous les appareils endommagés du cuirassé furent reliés à leurs homologues du laboratoire mobile.  Un réseau se tissa entre les deux rovers, dont seul Corey pouvait en appréhender la complexité. Le reste de l’équipage se retrouva à observer, inutile, le génie qui tressait les entrelacs de matière tel une araignée sur sa toile.

Enfin, après de longues heures, Corey rejoignit ses collègues à l’intérieur du laboratoire et s’affala sur l’une des chaises. Hateya lui avait préparé un café. Il le refusa poliment, et s’empara d’un sachet d’Earl Grey.

_ C’est gentil, mais tu sais bien que le café ce n’est pas ma tasse de thé!

Elle l’avait encore oublié, et se promit une fois de plus d’être plus attentive à ce genre de détail. Sans se vexer, Corey entreprit d’expliquer son intervention :

_ Si mes calculs sont bons, le rover pourra redémarrer dans trois heures. Je n’ai pas pu sauver le système de climatisation, ni celui du foret qu’il faudra sectionner pour repartir. Le reste est fonctionnel, et l’habitacle sera viable à l’issue de l’attente. Ça donne quoi, les analyses sur la tempête ?

Oslan se chargea de lui répondre :

_ Les données n’ont pas pu être sauvegardées, mais ce n’est pas le plus important. Vue son ampleur, le vaisseau-mère en a sûrement gardé une trace.

_ Oui,  peu importe ! Nous sommes tous reconnaissants pour le travail que tu as fourni, merci l’ami !

A l’étonnement général, c’était Adrien qui avait prononcé ses mots. Corey lui sourit et conclut :

_ Gliese 581G, on l’a vécu une fois… on ne le vivra pas deux !

Adrien lui donna l’accolade en guise de réponse. Hateya sourit à son tour, avec une légère envie. Sa position de supérieur hiérarchique l’éloignait en partie des membres de son équipe. Elle rêvait parfois de pouvoir simplement partager leur joie, dans des moments comme celui-ci.

Encore quelques heures et, comme l’avait annoncé Corey, le blindé fut à son tour opérationnel. Au prix d’une consommation importante de carburant, qui réduisit  potentiellement d’un jour la mission, en plus de la demi-journée perdue en réparation. Le foret sectionné fut abandonné à même le sol et sans tarder, l’équipage repris la direction du Nord-Est vers les étranges structures qui occupaient l’horizon depuis leur premier pas sur NovaTerra .

La chaleur de l’étoile avait séché la boue. Elle se cassait sous le poids des Rovers qui progressaient lentement.

Les structures étranges apparaissaient de plus en plus nettement à mesure qu’ils s’en approchaient.  Leur vue plongeait les sourciers dans un silence contemplatif. De forme cylindrique, elles rappelaient par leur hauteur les buildings des colonies humaines, mais elles étaient beaucoup plus fines. Une centaine d‘entre elles, disposés à intervalles réguliers,  recouvraient la plaine sur plusieurs hectares.

Il était clair que la présence de telles installations n’avait rien de naturel. Elles avaient été conçues par une civilisation extra-terrestre mais les sourciers, conditionnés par les millénaires de solitude de l’humanité, refusaient de se rendre à l’évidence.

Même une fois arrivé au pied de l’une de ces structures, le silence perdura. Ils enfilèrent mécaniquement leurs combinaisons, sans échanger un regard. Lorsqu’ils quittèrent les rovers, l’étoile grenât se couchait.

Ils admiraient maintenant à quelques pas les détails de l’édifice. A la surface du cylindre métallique, une substance bleu fluorescente circulait en y suivant des sillons sculptés.

Un genou à terre, Corey scrutait le sommet de la construction.

Adrien demeurait bouche bée, les mains jointes derrière le crâne.

Les jumeaux se tenaient la main et se fixaient mutuellement.

Hateya avait les doigts qui tremblaient, ce qui trahissait une perte d’assurance inhabituelle chez elle.

Le temps parut se figer autour de l’expédition, des explorateurs égarés dans les méandres de leurs pensées.

Au prix d’un effort considérable, Hateya finit par lâcher prise et se laissa envahir par ses sentiments.

Toutes ses certitudes s’effondrèrent d’un coup. Une larme perla sur sa joue, entraînant avec elle l’ultime résidu de ce qui avait constitué sa réalité jusqu’ici.

Ça en valait la peine ! songea-t-elle. Elle aurait bravé une deuxième tempête pour se trouver là où elle devait être. Et finalement, elle parvint à concevoir l’idée avec laquelle les autres membres de l’équipage luttaient encore :

_ L’Humanité n’est pas la seule civilisation de l’univers.

Cette petite phrase libéra les équipiers de leur stupeur, et ils prirent peu à peu conscience de l’ampleur de cette découverte.

_ Sic itur ad astra ! prononça Adrien en prenant une posture solennelle

_ Ainsi atteint-on les astres… Je ne savais pas que tu parlais latin ! rétorqua Oslan

_  Je ne parle pas latin ! Mais comme ce moment va être gravé dans l’Histoire, autant donner à mon personnage un air intelligent !

Ses collègues rirent de bon cœur avec lui. Puis Hateya reprit les choses en main.

_ Bien, tâchons de découvrir de quoi il s’agit ! Oslan, Léa ? A vous de jouer !

Sur l’ordre d’Hateya, les jumeaux exécutèrent un nombre important d’aller et retour entre le laboratoire et la structure. Ils observèrent, puis prélevèrent et analysèrent méthodiquement chaque élément qui composait le cylindre. Les autres se contentaient de déambuler entre les structures et scruter l’horizon en cherchant d’autre signe de vie.

A la nuit tombée, les jumeaux furent enfin prêts à transmettre le résultat de leurs analyses. Ils réunirent le groupe autour de la structure dont la luminescence bleue offrait un spectacle d’une autre dimension. Léa prit la parole :

_ Ces cylindres sont composés en grande majorité de Nickel et de Cuivre. Les données indiquent que la substance qui se trouve à l’intérieur semble être un plasma de Césium. Elle n’émet qu’une très faible radioactivité. Et malheureusement, il n’y a toujours pas d’être vivant à examiner… pas la moindre bactérie.

Oslan prit le relais :

_ On a également sondé le sol et trouvé de forte concentration d’Argent, de Rhodium et de Cuivre, entourant une poche de plasma de Césium d’une taille colossale et d’une température très élevée. Il y a également une structure similaire à celle-ci qui s’enfonce dans la croûte de Terra 56. Elle est composée de Tungstène, de Tantale et également du même plasma de Césium.

_ Une hypothèse sur sa fonction ? interrogea la capitaine

_ Non, aucune, avouèrent les jumeaux en chœur.

Un silence suivit. Soudain Corey s’exclama :

_ Une centrale électrique !

Les autres le regardèrent sans comprendre. Le génie de la mécanique reprit :

_ Ça m’a tout l’aire d’un convertisseur Thermoïonique ! Là, une Anode en Nickel, refroidie par l’atmosphère ! dit-il en posant sa main sur la structure froide. Plongée dans une poche de plasma de Césium. – Il posa son doigt ganté sur le sol pour modéliser sa pensée-. Et à l’opposé, une cathode en Tungstène, chauffée par la température en profondeur. Ça pourrait produire un courant électrique qui circulerait à travers le cuivre…

_ C’est brillant ! s’exclama Léa. Donc toutes ces structures seraient les parties visibles de piles géantes ! Mais pour alimenter quoi ?

Oslan remarqua :

_ Le seul moyen de le savoir c’est de trouver la plus forte concentration de cuivre et de la suivre !

Hateya, intervint :

_ A condition que l’objectif se trouve à moins d’un jour de notre position ! On va bientôt atteindre la moitié de nos réserves d’eau et la quantité de carburant restant ne nous permettra pas de poursuivre au-delà ; Il faut penser aux nécessitées du retour.

_ On ne peut pas s’arrêter maintenant, protesta Adrien, avide de découvrir le secret de cette planète.

Corey vint se poster à côté d’Adrien :

_ Je suis de son avis ! On n’a qu’à rationner nos vivres ! Pour le carburant j’en fait mon affaire, je sais aussi piloter sans en brûler inutilement.

Les jumeaux acquiescèrent et se rangèrent à l’avis des deux hommes. Adrien se tourna vers Hateya :

_ Capitaine Somari ?

Hateya souhaitait de tout cœur se joindre à l’euphorie générale, mais son intuition lui dictait le contraire. Elle avait un mauvais pressentiment. Quelque chose clochait sur cette planète, qui refusait de se manifester à son esprit. Il semblait plus raisonnable de rebrousser chemin mais d’un autre côté, ne pas résoudre le mystère revenait à laisser d’autres Sourciers terminer leur mission.

Elle fixa l’un après l’autre les membres de son équipage. Dans cette quête pour l’inconnu, c’était leurs rêves de gamins qui se matérialisaient. Ils semblaient prêts à tout sacrifier pour poursuivre l’aventure, et avaient déjà oublié l’épisode de la tempête. Alors, pour eux, pour ce qu’ils avaient accompli jusqu’alors et pour les expéditions futures, elle décida de continuer. Elle leur dissimula son angoisse ,et alla transmettre un message Radio à l’intention de la station :

_ De Rover 56 à Station. C’est avec énormément d’émotions que nous vous annonçons la découverte d’une technologie alien sur notre Position : Latitude 47.4528, Longitude 1.0477. Pas de vie découverte et aucun danger notable à signaler. Il semblerait qu’il s’agisse d’un vestige archéologique. Le premier rapport vous parviendra avec les données récoltées au sol. En l’absence de protocole adapté, l’objectif de la mission reste inchangé. Nous poursuivons l’exploration. Fin de transmission.

Les paroles de la capitaine ravivèrent les espoirs des Sourciers. Le cœur plus léger, Corey programma l’un des drones afin de relier sa caméra au programme d’analyses des sols, et de trouver la concentration supposée de cuivre, qui leur indiquerait la route à suivre.

Les Sourciers, incapables de dormir, visionnaient en temps réel la structure des sols survolés par le drone.  Dans leur empressement, ils manquèrent une manœuvre et le drone percuta dans l’obscurité l’une des structures.

_ Ce petit imprévu nous rappelle à l’ordre ! déclara Hateya. Repos tout le monde, on reprendra demain.

Elle soupira, elle allait devoir ajouter le drone à la facture déjà salée de la mission.

Tous regagnèrent leurs couchettes, se résignèrent à dormir, calmant tant bien que mal leurs pensées agitées. Une tâche plus facile pour les jumeaux qui eux, jouissaient d’une climatisation en état de marche…

Les jumeaux se réveillèrent dès les premières lueurs de l’aube. Ils étaient tout excités et prirent à peine le temps d’avaler un bol de céréales. En quelques minutes, ils étaient déjà en combinaison à l’extérieur, cherchant activement la masse de cuivre avec le détecteur récupéré sur le drone accidenté. Les trois autres membres d’équipage étaient plongés dans un sommeil profond, blottis dans leur duvet chaud, ils récupéraient suite à la fatigue accumulée la veille.

Le binôme finit par tomber sur la source de cuivre, ils retournèrent dans le labo et observèrent en silence l’imagerie du sol scannée sur l’écran d’ordinateur.

Oslan donna un petit coup de coude à Léa, avant de pointer du doigt le trajet à suivre, puis simultanément ils levèrent la tête vers le Nord.

La voix d’Oslan résonna dans le blindé, toujours plongé dans l’obscurité :

_ Debout là-dedans ! La lumière du jour nous a ouvert la voie !

Hateya, première debout, se dirigea vers l’émetteur, son duvet autour des épaules.

_ Que se passe-t-il, Oslan ?

Corey s’était levé à son tour et ouvrit manuellement les volets, pour économiser l’énergie. Oslan reprit avec enthousiasme :

_ On a trouvé le chemin ! Chaque structure transmet l’électricité à travers un filon de cuivre. Tous les filons se regroupent en un tracé unique de la largeur d’un terrain de football, et devinez où il va ?

_ J’ai ma petite idée mais la réponse va pas te plaire… grommela Adrien depuis sa couchette.

Les jumeaux ne pouvaient pas l’entendre et Oslan s’empressa de vendre la mèche :

_ Vers la chaîne de montagnes !

Hateya, toujours assommée par sa courte nuit de repos, s’adressa aux lève-tôt.

_ Depuis le temps que je veux voir ces sommets de près ! C’est l’occasion rêvée ! Nous allons enfin savoir ce que cachent les ombres, sur ces escarpements. Laissez-nous le temps d’avaler quelque chose, et on sera opérationnel pour le trajet !

La troupe reprit donc naturellement son chemin vers les pics.

La terre turquoise était encore molle à cause de la tempête, et les rovers laissaient des traces profondes derrière eux. Sans trop savoir pourquoi, les explorateurs avaient un pincement au cœur à l’idée de laisser les structures aliens derrière eux

_ Vous croyez qu’ils sont encore vivants ? dit Léa à travers la radio.

_ De qui tu parles ? intervint Corey

_ Des extraterrestres ! C’est vrai, quoi ! C’est la première fois qu’on trouve des traces de vie et elle est éteinte ! Puis on trouve une technologie alien, et il y a de fortes chances qu’il s’agisse d’un vestige archéologique… Ce n’est pas vraiment ce que j’espérais !

Adrien, qui suivait la conversation tout en mâchonnant une de ses éternelles barres protéinées, décida de donner son opinion :

_ Je pense que s’il y avait une vie intelligente, on l’aurait déjà croisé d’une manière ou d’une autre. Pour ma part leur civilisation s’est éteinte ! Ou bien ils ont quitté la planète depuis longtemps !

Oslan, qui montrait un tempérament plus rêveur que celui d’Adrien, émit à son tour une hypothèse :

_ Et s’il s’agissait d’une espèce qui contrairement à nous autres colonisateur du cosmos, avait entrepris de conquérir les dimensions de l’infiniment petit ? Ils seraient probablement toujours là, mais inaccessibles, invisibles à nos yeux, à nos microscopes même, sans doute…

Léa reprit la parole :

_ Capitaine, vous en pensez quoi ?

Hateya prit le temps de réfléchir, prononça lentement :

_ Je pense que notre imagination est limitée par notre propre expérience. S’il y à une vie extraterrestre elle doit être fondamentalement différente de ce que nous pouvons concevoir. L’existence n’a sûrement pas le même sens pour elle que pour nous.

_ Quand même, j’aimerais bien pouvoir communiquer avec une autre espèce ! renchérit Léa euphorique. Voir la naissance d’un empire galactique comme dans les livres !

_ Regardez, le sol ! coupa Corey qui était focalisé sur le pilotage de son rover.

La roche  sous leurs roues semblait polie par le temps, et de minuscules cristaux de quartz étaient éparpillés à sa surface. Sous l’effet de l’obscure lumière de l’étoile et du mouvement des véhicules, les cristaux scintillaient sporadiquement.

Oslan murmura à sa soeur :

_ C’est incroyable les panoramas que nous offre cette planète…

Il parlait très bas, comme pour ne pas briser un enchantement.

_ C’est comme si le ciel nocturne gagnait les profondeurs de la terre durant la journée, lâcha-t-elle, ébahie.

De son côté Hateya, était subjuguée par ce nouveau spectacle. Elle n’arrivait pas à détacher le regard de la plaine scintillante de l’autre côté de la vitre du rover, le paysage clair barré au fond par l’ombre des sommets. Elle se sentait bien, sur cette planète. Elle vivait un vrai voyage féérique, et s’imaginait déjà prendre sa retraite sur une colonie installée au milieu de cette terre céleste, au pied des montagnes.

Soudain la terre trembla et l’extirpa de sa rêverie. Le sol secoua violemment les rovers. Les membres de l’équipage s’agrippèrent aux fauteuils, aux couchettes, où ils pouvaient… Dans le laboratoire, des béchers et des éprouvettes roulèrent sur les paillasses, ils se seraient écrasés au sol sans les barrières de sécurité. Les explorateurs finirent roulés en boule sur le sol, la tête entre les bras. Les secousses durèrent une longue minute qui leur paru une éternité. Puis le séisme cessa aussi brusquement qu’il était arrivé. S’en suivit un grondement sourd, dont les échos résonnèrent dans la vallée.

_ Nom de dieu, c’est quoi ça ? s’exclama Corey dans l’intercom.

Oslan remarqua la vapeur s’échappant du sommet qui leur faisait face. Le dôme se dilata subitement. Oslan perdit son sang-froid et s’exprima avec affolement :

_ Merde, c’est pas une montagne, c’est un volcan ! Le séisme a déclenché une éruption, il faut se tirer de là !

Sans perdre un instant, Corey alluma les gaz. Son rover fit une embardée et fila dans la direction opposée au volcan, entrainant avec lui le laboratoire-mobile, dont le pilote automatique était toujours en activité. Le terrain accidenté les secouait presque autant que l’avait fait le tremblement de terre. Une gigantesque explosion retentit du côté des pics, et le cratère au sommet cracha une gerbe de liquide bleu coiffée de mousse. Le panache de matière se déploya dans l’atmosphère en défiant l’attraction gravitationnelle pendant un instant, puis elle s’abattit sur les véhicules.

Les sourciers s’étaient protéger machinalement la tête avec leur main, mais l’impact fut moins violent que ce à quoi il s’attendait. La retombée de la gerbe fut en revanche assourdissante.

_ De l’eau … Pas un volcan… Un geyser géant! hurla Oslan pour se faire entendre.

Adrien s’empara de son intercom, qui était tombé lors de leur course folle.

_ On a un autre problème ! eut-il à peine le temps de prononcer avant que la masse d’eau emporte les véhicules qui avaient perdu toute adhérence.

Heureusement ils demeuraient hermétiques.

_ Accrochez-vous, ça va secouer ! s’exclama Hateya qui empoigna sa ceinture.

Un courant violent les entraînait vers une ombre qui flanquait la montagne.  Les Sourciers bouclèrent leur ceinture comme si elle pouvait les protéger d’une noyade.  La source-mobile était passé en tête du convoi. Léa jeta un coup d’œil par la vitre avant. L’eau mousseuse réduisait la visibilité, mais la biologiste parvint quand même à observer l’ombre. Prise de panique, elle s’écria d’une voix changée :

_ Une crevasse ! C’est une crevasse !!

Inexorablement les véhicules étaient emportés par les flots. Leur destin semblait scellé . Corey tenta une manœuvre désespérée. Il actionna à distance le foret de la source-mobile,  qui s’enfonça dans le sol et stoppa quelques secondes le véhicule. Mais le blindé le percuta de plein fouet et l’arracha à son ancrage. En un instant les Sourciers, impuissants, furent engloutis par le trou béant.

Une aubaine pour eux, l’inclinaison de la pente n’était pas verticale, ce qui leur aurait valu une chute mortelle.

Les rovers entamèrent des tonneaux fracassants dans les entrailles de la montagne, portés par l’intensité du courant qui s’était formé. Sous l’effet de la force centrifuge, les Sourciers perdirent connaissances. Des morceaux de taules s’arrachaient de l’enveloppe des véhicules à chaque rotation, les dépouillant peu à peu du dernier rempart qui préservait l’équipage d’un sort sinistre.

La glissade prit fin. La source-mobile s’immobilisa sur son toit et le blindé sur ce qui restait de ses roues, les deux à moitié immergés dans une mare éphémère. L’eau continuait son voyage vers les profondeur à travers des failles trop petites pour laisser passer un véhicule. Elle terminait de s’écouler lentement par les lézardes de la roche. Une faible lumière filtrait de la crevasse par où étaient passés les rovers. La pénombre masquait une part de la grotte.

Les alarmes des véhicules sortirent les sourciers de leur inconscience. Les systèmes d’anticollision avaient fonctionnés et l’équipage était indemne. Brutalement tirés de leur évanouissement, les sourciers balayèrent du regard leurs habitacles, se demandant où ils se trouvaient. Puis ils finirent par retrouver leurs esprits. Ils enfilèrent rapidement les combinaisons éparpillées dans les habitacles. Corey coupa les alarmes d’un coup de poing. De l’eau filtrait par les fissures des carlingues. Les barrières d’étanchéité avaient cédée, ils devaient quitter leurs véhicules.  Ils s’en extirpèrent et se regroupèrent dehors dans la caverne. La température extérieure aurait fait fondre du Brome sur la planète Terre. Heureusement, leurs combinaisons compensaient cette chute brutale du climat. L’eau couvrait leur membres Inférieurs jusqu’aux cuisses. Heureusement, ils découvrirent rapidement une portion de la grotte suffisamment élevée pour s’extraire des flots. Épuisés par ce dernier effort, ils s’allongèrent sur la roche humide pour récupérer.

_ Tout le monde va bien ? s’enquit la capitaine.

_ J’ai mal au crâne, mais ça va ! répondit Corey

Léa et Oslan s’examinaient mutuellement.

Adrien observa l’étendue de la catastrophe et arriva rapidement à une conclusion implacable :

_ On est foutu…

Hateya s’efforça de se ressaisir et s’adressa à son équipe.

_ Nos combinaisons disposent de trois heures d’autonomie, rappela-t-elle, tâchons d’en faire bon usage. Corey, est-ce que tu peux nous bricoler un radeau ou un abri avec ce qui reste des rovers ? On peu encore récupérer l’eau et les vivres dans les cabine. Je suis sûr que les contenants ont résisté aux chocs. On pourra peut-être survivre jusqu’à l’arrivée d’une mission de sauvetage.

Léa s’effondra en sanglots. Oslan l’enlaça pour tenter de la rassurer.

Corey restait sceptique quant à la proposition de sa supérieur. Il soupira :

_ Je vais voir ce que je peux faire.

Il s’attela à l’examen des épaves. Un espoir,  aussi mince soit-il, valait mieux que rien.

Adrien, qui refusait lui aussi de désespérer, se glissa dans le blindé à demi immergé pour tenter de faire fonctionner la radio. En vain. Il retourna voir Hateya pour lui annoncer :

_  Je vais chercher un autre moyen d’envoyer un signal de détresse.

Elle ne répondit pas. Elle observait les parois de leur prison, l’humeur sombre. Elle se savait responsable de leur condamnation. Pourquoi n’avait-elle pas suivi son instinct quelques heures plus tôt ? se dit-elle. Elle s’accroupit et posa ses mains gantées sur la roche. Elle ferma les yeux et laissa ses larmes couler sous son casque.

Ils venaient de faire la découverte la plus extraordinaire de leur siècle, et ils n’auraient pas le temps de la savourer.

La vie était trop précieuse pour leur être retirée ainsi. Sa détresse se mua en colère et elle frappa violemment le sol de ses deux poings. La décharge de douleur la rassura étrangement. Elle l’accueillit avec joie comme pénitence, mais surtout parce qu’elle lui fit sentir que la vie coulait encore dans son être.  Même cette douleur, même cette peine méritait d’être vécue, et elle refusait d’accepter leur fin.

Elle se mit à marteler le sol de ses poings en imprégnant un rythme sonore constant. Peu à peu elle se laissa envahir par une étrange sensation d’abandon.  Les sons produits par l’impact de ses mains sur la roche se changèrent en un rythme de tambours. Intérieurement elle s’était calmée. Elle se trouvait dans un espace ou seule la cadence des percussions pouvait lui parvenir. Un lieu ou ni le temps ni l’espace n’avaient de sens. Elle connaissait cet endroit. Elle y était déjà venue quelques années auparavant, sans se souvenir comment. Elle avait tenté en vain de le retrouver puis avait déduit qu’il s’agissait d’un rêve. Après tout cela avait l’air d’un songe, rien n’y avait de sens excepté peut être sa présence. Ses yeux s’étaient révulsés. Les protections de ses gants avaient cédé et la roche mordait la chaire de ses mains qui s’obstinaient à battre la cadence.

Adrien s’écria :

_ La capitaine a perdu la boule ! Elle va se tuer !

Il voulut se précipiter vers elle pour l’arrêter. Léa le retint par le bras.

_ Ne la touche pas ! Elle a déjà fait ça une fois, quand elle a perdu son père !

Léa était la seule à avoir assisté à cette étrange transe chamanique qui avait transporté son amie alors qu’elle tentait de lui apporter du réconfort.

_ Et alors ? gronda Adrien qui ne supportait pas de voir sa supérieure dans cet état.

_ Alors il était venu à elle pour la rassurer, avant de disparaitre… répondit Léa sans se laisser démonter par la grimace d’incompréhension d’Adrien.

Oslan qui s’était approché soupira :

_ Nous sommes condamnés…  Laissons-la partir comme elle le souhaite…

Abasourdi, Adrien reprit à l’attention de Léa :

_ Ne me dis pas que ton esprit scientifique croit à ce genre d’incantation ?

_ Mon esprit scientifique n’est pas capable d’expliquer tous les phénomènes ! La science est une clef qui ouvre certaines portes, mais pas toutes, rétorqua-elle.

Sur le visage mobile du prospecteur, à l’expression scandalisée succéda un air de dépit.

_ Oh et puis merde ! Je laisse tomber, tu es aussi folle qu’elle !

Joignant son geste à la parole, il projeta le moniteur de radio en panne contre l’une des parois de la grotte. La machine se pulvérisa en mille morceaux.

Hateya se releva. Ses yeux s’ouvrirent mais ne semblaient pas voir la grotte autour d’elle. Des mots sortirent de sa bouche mais il ne s’agissait pas des siens :

_ L’obscurité n’est qu’une lumière que tu ne perçois pas ! Le chemin que tu cherches n’est ténébreux que pour ton œil humain. Pour voir l’insondable il faut cesser d’observer.

Pour le coup, même Corey leva le nez des rovers.

_ Père, non…  reprit Hateya, et cette fois c’était bien elle qui s’exprimait, mais la différence n’était pas perceptible depuis l’extérieur.

Son équipage reconnaissaient son intonation familière. Elle tendit un bras pour retenir quelque chose, le laissa retomber. L’autre voix en elle conclut :

_ Tu sais ce que tu dois savoir, maintenant laisse-moi en paix.

Les autres Sourciers qui l’observaient avec stupeur. Même Léa en venait à douter face à la folie soudaine de son amie.

La capitaine avait perdu le contact avec son aïeul. Elle se sentit de nouveau abandonnée, elle avait encore besoin de lui. Après tout, c’était lui le pionnier qui avait établit les fondations de la Source, lui qui était parti trop tôt, emportant dans son tombeau le secret de nombreuses planètes ! Elle réfléchissait à haute voix, suffoquant entre chaque phrase qu’elle prononça :

_  Une lumière que je ne perçois pas… elle tourna sur elle-même puis s’arrêta. Cesser d’observer… elle ferma de nouveau ses yeux. Non… rien… Peut-être que …

Elle resta silencieuse un instant, puis soudain elle se mit à courir vers le fond de la caverne, et disparut dans l’obscurité.

Léa se précipita derrière elle, puis s’arrêta net. Elle décrocha une torche de sa ceinture, l’alluma et la braqua vers la zone ou Hateya avait disparu. La stupeur la cloua sur place, l’angoisse aussi. Elle se trouvait face à une voie sans issue, une impasse fermée par la roche.

_ Hateya ? ! hurla-t-elle

Aucune réponse.  Dans son dos, Oslan s’exclama :

_ Ai-je vraiment vu ce que j’ai cru voir ?

_ Hateya ?! reprit Léa

Toujours aucune réponse. Corey et Adrien parvinrent à hauteur des jumeaux et firent le même constat : Hateya n’était plus là où elle aurait dû être.

Adrien voulut se frotter les yeux mais il avait oublié qu’il portait son casque. En d’autres circonstances, son geste lui aurait valu les railleries de ses compagnons. A présent, ils ne le remarquèrent même pas.  Il s’approcha de la paroi et tâta la pierre avec ses gants. Elle était telle qu’il l’imaginait : ferme et sans brèche dans laquelle se dissimuler.

_ Non, non, et non… Ce n’est pas possible, dit-il à haute voix. Il doit forcément y avoir un truc.

Il appela la capitaine dans l’espoir qu’elle lui dévoile le secret de sa disparition mais n’obtint aucune réponse. Il reprit pour lui-même :

_ Bordel de dieu, c’est à l’article de la mort que mes convictions doivent être mise à l’épreuve… Quelle connerie d’humour divin !

Sur ce coup, Corey ne put s’empêcher de se joindre à Adrien :

_ Ce qui vient de se produire n’a aucune logique, il faut le reconnaitre !

Oslan et Léa se mirent également à observer la paroi sous tous ses angles, sans plus succès. Il s’écoula une petite minute avant que la voix d’Hateya ne raisonne :

_ Et qui a déclaré que l’univers devait être logique ?

Léa sursauta et serra brusquement la main gantée de Corey.

_ Capitaine ? C’est vous ? tenta Oslan.

_ En chair et en os ! plaisanta-t-elle. Alors Oslan, une réponse ?

_ Comment ça ? interrogea-t-il en cherchant désespérément à mettre une forme sur la voix de sa supérieure.

_ Qui a déclaré que l’univers devait être logique ?

_ C’est l’Homme ! répondit Léa.

La voie d’Hateya reprit :

_ Précisément ! Et par quoi est-il limité ?

Oslan, mathématicien dans l’âme, souhaitait ardemment aboutir à une explication. Il vint en aide à sa sœur :

_ Par les postulats de ses expériences, je suppose. Notamment que l’univers est défini par des lois immuables et que tu ne peux pas avoir disparu.

Hateya ne put s’empêcher de rire, elle appréciait particulièrement cet instant et voulait cultiver le mystère encore un court moment :

_ Et pourtant je ne suis plus là, ou pas …Je suis peut-être les deux à la fois… Où Peut être que ta conception du monde est erronée !

Adrien se joignit à la conversation. Il tenta d’inverser l’interrogatoire, de reprendre en main la situation qui lui échappait et de trouver une explication :

_ As-tu repéré une aspérité pour te dissimuler ou un mécanisme dans la paroi ?

_ Nous y voilà ! Merci Adrien ! s’exclama Hateya. Le point central de la pensée humaine : ai-je disparu de mon plein gré où est-ce l’on m’a fait disparaitre ? S’agit-il de mon libre arbitre où d’une volonté divine ? Suis-je ou ne suis-je pas ?

Corey reprit la main :

_ Tu as couru vers la paroi,  donc c’est de ton plein gré !

Léa exprima vivement son désaccord

_ Elle a invoqué son ancêtre, c’est lui qui l’a guidée !

Adrien corrigea la biologiste :

_ Non ! « Elle l’a invoqué » requiert qu’elle ait fait l’action, donc c’est son libre arbitre.

Oslan, partagé, décida après quelques secondes de soutenir sa sœur :

_ Invoquer demande à croire en quelque chose de supérieur. Quelque chose l’a donc fait disparaitre !

Hateya jubilait :

_ Vous approchez tous de la solution ! Maintenant retranchez donc le fait que j’ai disparu au fait que l’on m’a fait disparaitre… Que reste-t-il ?

_ Rien ! s’exclama Corey

_ Absolument ! Vos conceptions  que vous croyez opposées  se rejoignent en fait ! Alors suis-je ou ne suis-je pas ?

Hateya se délectait de cet instant et cela s’entendait dans l’euphorie de sa voix.

Oslan hasarda :

_ Je suppose que tu veux nous faire comprendre que cette question n’a pas de sens, donc qu’il n’y a pas lieu de la poser !

_ Exact ! s’exclama Hateya. Alors rejoins-moi, Oslan !

Le géologue réfléchit à toute vitesse. Hateya avait filé en direction de la paroi et c’est à cet endroit précis qu’il l’avait perdue, où plutôt que son œil humain l’avait perdue.

_ Si je fais exception de la logique, il ne s’agit pas d’un mur de roche ! Enfin, si, c’est un mur sans en être un. C’est notre conception du mur qui nous bloque le passage.

Joignant son geste à la parole, Oslan planta son bras dans la roche et à la surprise de tous, la moitié de son membre fut engloutis par la paroi. Il le déplaça sur la droite, puis sur la gauche, sans ressentir de résistance. De légères ondes s’étaient formées à la surface de la roche et la faisaient osciller sans la briser. L’air ravi, il se précipita entièrement dans la matière et disparu à son tour.

_ C’est incroyable ! dit-il. Cette technologie n’est conçue que pour s’ouvrir au contact d’une pensée extra-terrestre. De la même manière que des habitants de cette planète auraient été bloqué face au mécanisme de l’une de nos portes, ma conception du monde me bloquait l’accès à la leur !

Adrien estomaqué laissa de côté son scepticisme et se jeta vers le mur sans réfléchir. Il le traversa.

Corey jeta un coup d’œil à Léa :

_ Si Adrien peut passer, alors nous aussi !

Elle lui sourit et le tira par le poignet. Lorsqu’ils entrèrent en contact avec la roche, celle-ci se mua en une matière souple et sans résistance.  Leur vision se troubla lorsqu’ils la traversèrent.

Une fois de l’autre côté, ils retrouvèrent la vue.

Ils mirent un instant avant de comprendre qu’ils étaient allongés sur le sol. Ils avaient pourtant traversé cette paroi à la verticale, ils en étaient certains. Ils se relevèrent, décontenancés, et examinèrent leur nouvel environnement.

Ils étaient à présent dans une pièce hexagonale, le plafond se trouvait à plus de deux mètres au-dessus de leur tête. La même substance qu’ils avaient observé sur la centrale électrique éclairait  la scène de son spectre bleu fluorescent. Elle circulait sur toutes les surfaces.

Sous leurs pieds, la roche qui faisait office de porte avait cédé la place à ce qui semblait être un alliage de métaux.

Comme pour se rassurer, Corey y plongea sa main et fut étrangement soulagé de constater que ses doigts  passaient toujours au travers, lorsqu’il souhaitait qu’il ne s’agisse plus d’un obstacle. Ainsi, ils pouvaient aller et venir sans contrainte, du moment que leur pensée s’adaptait à cette étrangeté.

Hateya reprit la parole :

_ Un système ingénieux de sécurité ou une illusion ?  Peu importe, vous trouverez une explication qui vous satisfera plus tard. L’heure n’est pas à la compréhension, mais bien à l’exploration ! Regardez donc !

Elle s’avança vers le mur le plus proche et y posa un pied, puis l’autre. Enfin elle marcha dessus comme si le centre de la terre se trouvait sous ses pieds. Elle les observait maintenant à la verticale,  tel qu’elle l’aurait fait en apesanteur, à la différence qu’elle restait bien ancrée sur le mur qui était devenu son sol.

Les sourciers s’amusèrent rapidement de cette singularité, ils se retrouvèrent en  à discuter en se regardant chacun d’un point de vue différent.

_ Il doit y avoir une autre porte vers une autre salle ! dit Corey, la tête à l’envers par rapport à la capitaine.

_ Il y en a même plusieurs ! répondit Léa qui se trouvait sur sa gauche. Là! Au centre de chaque cloison. C’est la même technologie que la première porte !

Elle s’était accroupie et avait plongé sa main à travers la surface, pour étayer ses propos.

La capitaine décida de reprendre les choses en mains :

_ Tout ceci ressemble aux alvéoles d’une ruche ! Il faut choisir une direction et s’y fixer, sinon nous risquons rapidement de nous égarer !

Dubitatif, Oslan intervint :

_ Et même comme ça, on va se perdre ! A chaque surface la gravité change. C’est donc un labyrinthe où chaque façade est une porte vers une pièce à sept autres surfaces. Ce serait un véritable casse-tête pour s’y retrouver. Par exemple, si nous allons toujours tout droit, nous tournerons en rond.

Hateya réfléchit un instant :

_ On procèdera méthodiquement en déposant un objet sur chaque porte franchie. Ici ma combinaison marque la sortie. Et on reste groupés ! ajouta-t-elle, à l’intention d’Adrien, qui avait immergé son buste dans la porte de sa paroi, à la droite d’Hateya.

Son postérieur suspendu décorait étrangement la pièce. La situation était cocasse quel que soit l’angle de vue. Mais quand sa tête refit surface, il était livide. Il bredouilla :

_ Venez voir, il y a des statues bizarres de mon côté.

Les sourciers se précipitèrent dans le passage du côté Adrien. Dans la pièce suivante, après s’être relevé, Oslan déposa son gant sur le sol. Et avec le reste de l’équipe, il regarda autour de lui. cette alvéole-ci était bien plus vaste que la précédente. Ses murs étaient recouverts de statues bizarroïdes, agglutinées les unes aux autres.

De couleur sombre, chacune d’elles mesurait deux fois la taille d’un homme. Elles étaient composées de quatre métamères  de forme et taille variable, chacun surmonté d’une paire de tentacules de plusieurs dizaines de centimètres. Il était difficile de déterminer un côté droit d’un côté gauche et un haut d’un bas.

Corey s’approcha de l’une d’elle et se risqua à la toucher. Son doigt s’enfonça avec une légère résistance, jusqu’à heurter un élément impénétrable puis il déclara :

_ Ça ressemble à de la cire ! Mais en dessous il y a autre chose… Plus dur !

Hateya de son côté nota  l’étrange ressemblance des statues avec certains arthropodes terriens, ainsi que leur disposition trop ordonnée pour être due au hasard. Elle réagit immédiatement :

_ Ne touchez plus ! Ce sont des sépultures !

Corey retira subitement son doigt avec dégout, et un frisson lui parcouru l’échine.

_ Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda Adrien à la capitaine.

_ A bien y réfléchir, elles ont les caractéristiques phylogénétiques de la famille des arthropodes, sauf qu’elles sont recouvertes d’une couche protectrice. Ça me fait penser à une sorte de rituel d’embaumement… expliqua Hateya.

_ A la bonne heure ! Hier astronaute, aujourd’hui thanatonaute ! ricana Adrien.  Quelle évolution de carrière !

Le prospecteur suait à grosses gouttes mais s’efforçait de faire bonne figure. Il cherchait désespérément à camoufler une angoisse soudaine. Corey, surpris par cet hypothèse, se tourna vers Léa :

_  Tu trouves ça normal qu’elles soient aussi bien conservées ?

Léa pinça un instant ses lèvres :

_ Je l’ignore.

Elle marqua une courte pause, reprit :

_ Une étude approfondie pourrait certainement expliquer ce phénomène. En tout cas, c’est une aubaine pour nous qu’ils soient en si bon état, on pourra en apprendre beaucoup sur eux !

Adrien  prit la parole pour rappeler l’urgence de la situation :

_ Ouais, ou on viendra les rejoindre dans leur sommeil éternel ! Le problème d’oxygène est miraculeusement résolu, mais nous n’avons toujours pas suffisamment de vivres pour attendre l’expédition de secours !

Léa se rembrunit :

_ Tu pourrais aussi te sacrifier pour servir de repas, avec ton embonpoint on aurait de quoi tenir !

Adrien sourit et relança :

_ Et l’eau va tomber du ciel pour accompagner ton délicieux steak ?

Il saisit un tentacule de l’une des créatures et s’adressa à la masse inerte :

_ Excusez-moi ? Apparemment votre état de santé indique que vous survivez à cette planète hostile depuis des siècles ! Auriez-vous l’amabilité de m’indiquer la présence d’un point d’eau potable pour désaltérer mes compagnons anthropophages ?

La voix d’Hateya mit un terme à la plaisanterie du prospecteur :

_ Adrien ça suffit ! Lâche ce membre, ce n’est pas convenable ! On ne profane pas une tombe !

Le prospecteur déglutit devant son autorité naturelle. Elle poursuivit :

_ Tâchons de nous concentrer sur la suite de l’exploration, c’est notre seul espoir. On a trouvé de l’air respirable, alors pourquoi pas de l’eau potable ?

Le prospecteur se le tint pour dit. Il avait vu de quoi elle était capable, et il ne parvenait toujours pas à s’en remettre. Il s’avouait quelques peu effrayé par le mysticisme qu’elle dégageait.  A cet instant précis, il n’avait pas du tout l’envie de la contrarier.

Les explorateurs retournèrent sur le lieu de l’accident, pour en extraire du rover ce qui pouvait leur être utile. Ils déposèrent leur matériel dans la première alvéole, à l’abri de l’humidité. Ils remirent brièvement leur combinaison pour cela. Ils gravèrent au passage des indications sur la roche pour orienter une éventuelle expédition de sauvetage. Puis ils reprirent l’exploration de la structure alien, le cœur pris en étau entre inquiétude et euphorie. Inquiétude pour leur survie à court terme, euphorie à l’idée de percer peut-être, enfin, les mystères de Terra56.

Ils traversèrent plusieurs alvéoles de tailles variables. Toutes étaient soumises aux mêmes règles étranges de gravité. Certaines contenaient des reliques technologiques qui semblaient défier la compréhension de l’équipage,  même d’Hateya et du mécanicien Corey. Elles auraient mérité d’être étudiées en profondeur, mais les sourciers préférèrent cartographier dans un premier temps l’espace dans lequel ils se trouvaient. Il y avait un nombre astronomiques de pièces remplies de dépouilles extra-terrestres. Sans aucun doute, les Sourciers se trouvaient à l’intérieur de l’une de leurs colonies, installée sous la montagne turquoise. L’idée que chaque monticule présent à la surface de Terra 56 soit en fait une ville alien germait peu à peu dans l’esprit d’Hateya.

Oslan gribouillait sommairement un plan lorsqu’il entrait dans une pièce, mais le rendu en deux dimensions d’une telle construction n’était pas évident, et son dessin se perdit rapidement dans un méli-mélo de notes griffonnées entre chaque esquisse.

Finalement l’exploration atteignit le point central de la construction. La taille de la pièce dépassait de loin celle des précédentes, et pouvait se mesurait en millier de mètres carrés. Les Sourciers parvenaient à peine à en apercevoir les parois. De chaque face de la salle jaillissait une masse cuprifère, qui se joignait aux autres au centre de la salle en une arborescence cuivrée. La plante artificielle au reflet brun supportait de nombreuses sphères laiteuses au bout de ses ramifications.

_ Qu’est-ce que c’est que ça ? murmura Hateya en l’examinant sous tous ses angles

_ Le fruit défendu.. proposa Adrien

Hateya tendit son doigt vers la boule, qui accéléra sa rotation à son approche. Corey s’exclama :

_ On ne devrait pas ! Après tout la structure est électrique, on pourrait recevoir une décharge mortelle !

Hateya avait une tout autre intuition, elle se laissa guider par elle et effleura la matière laiteuse. Un éclair en jaillit, foudroyant un à un tous les sourciers réunis autour, dans un claquement terrifiant. Ils basculèrent dans un état semi-conscient.

Une émotion leur parvint en quantité astronomique, traversant chaque atome de matière grise qui les constituait. Ils tremblèrent de tout leurs membres. C’était une peur, une peur indicible. L’angoisse était si forte qu’elle ne pouvait être d’origine humaine, et même à cinq ils ne purent en ressentir la totalité. A ce rush d’émotion succéda une série d’images et de sons. Des bribes des vies des sourciers défilaient à grande vitesse devant leur yeux ébahis. Des images de la Terre, qu’ils avaient été contraints de quitter enfants, des familles qu’ils avaient abandonnées ainsi que de la vie qui fourmillait encore à l’époque sur la planète bleue. Chacun recevait l’expérience des autres avec autant d’intensité que s’il s’était agi de sa propre vie.

Tous vécurent la naissance des jumeaux et leur relation fusionnelle. Puis vint le tour des souvenirs de Corey, et en particulier de son adolescence à la sexualité tardive qui l’avait plongé dans un univers geek. Il en avait tiré une capacité extraordinaire de concentration, qui expliquait ses talents de mécano  . Le parcours d’Adrien avait été semé d’embuches. Des parents violents l’avaient contraint à grandir prématurément. La rudesse de sa vie lui avait forgé un caractère d’acier, mais il gardait un coeur sensible sous son armure.

Hateya avait quant à elle suivit les traces d’un père omniprésent. Sa stature de pionnier et sa célébrité plaçait sa fille dans l’ombre de ses actions. Elle avait redoublé d’efforts pour pouvoir exister à côté de lui.

Les Sourciers ressentirent l’atroce souffrance d’Hateya, lorsqu’on lui apprit que son père avait disparu en mission. Lorsque son corps n’avait jamais été retrouvé, malgré de multiples tentatives. Ils comprirent alors l’état de deuil permanent qui sous-tendait le caractère de leur capitaine, et sa nécessité de se plonger dans la méditation chamanique comme remède à l’abandon.

Une ultime vision leur montra leur arrivée commune sur la planète turquoise.

Le film de leur vie se dissipa et ils ressentirent un instant de désarroi. Leur intimité venait de leur être arrachée, partagée entre eux tous. Ils étaient comme nus, les uns en face des autres. On venait de les ausculter dans les moindres détails, de les dépouiller de tous leurs secrets. Cet orbe étrange s’était nourri de leur vécu.

Ils n’eurent pas le temps de reprendre leur esprits qu’une deuxième vague de souvenirs les submergea. Cette fois-ci il s’agissait d’un don, un savoir qui leur était offert en retour.

Ce n’étaient plus eux qu’ils voyaient, c’était les autres. Les aliens, non pas sous leur forme de dépouille, mais majestueusement déployés sur leurs huit tentacules. Leurs corps composés de quatre fragments chitineux se déplaçait avec fluidité à travers une sombre forêt riche et féconde. Ils n’étaient ni sur la planète Bleue, ni sur la planète Turquoise. Au sol s’étalait un marécage et une végétation dense masquait le ciel. La luminosité qui traversait l’épaisse jungle était si faible que l’évolution n’avait pas jugé utile d’équiper les êtres de cette planète du sens visuel.

Plus étonnant encore, la planète elle-même était liée par la végétation à plusieurs satellites de taille nettement plus petite. Ce phénomène expliquait la résistance innée des créatures la peuplant à des conditions de vie extrêmes, ainsi que leur faculté à se mouvoir dans un milieu à la gravité changeante.

Les extra-terrestres n’étaient que pure sensation. La totalité de leurs cellules étaient munies d’un système de transmission d’information. Tout leur être était dédié au développement de l’intelligence, et à sa conservation. Dominant leur planète, ils avaient développé une multitude de technologies servant à prolonger leur longévité. Ils vivaient, semblait-il, en harmonie avec leur environnement. Ils étaient une espèce de charognard aquatique, se gorgeant d’eau et digérant les éléments qui s’y trouvaient. Ils semblaient cultiver des plantes dans des bassins pour enrichir leur eau avant de la consommer.

Puis apparut l’image d’une explosion de supernova à quelques années lumières de leur système solaire.

Les Sourciers observèrent le rayonnement gamma traverser l’espace-temps.

Le vent de mort vint percuter de plein fouet la planète des moissonneurs d’eau. Contrainte de quitter sa Terre, la civilisation alien erra dans l’espace à la recherche d’un nouvel habitat, jusqu’à ce que leurs vaisseaux trouvent la planète turquoise. Terra 56 était encore riche en végétation alors, et pourvue d’un immense océan sous sa croûte. Les moissonneurs y installèrent des colonies et s’abreuvèrent de l’eau qui s’y trouvait. Ils semblaient avoir trouvé un équilibre. Mais une nouvelle peur envahit les Sourciers, accompagnée cette fois d’une douleur terrible. La douleur des créatures agonisant sous l’effet du poison de l’eau. Malades, déjà condamnés pour la plupart, ils s’afféraient à construire une ultime machine, pour purifier l’eau.

Utilisant le geyser géant comme engin tremplin à la terraformation, ils tentèrent de canaliser l’eau dans un système de filtrage. Le poison fut plus rapide que leur génie. Les Sourciers observèrent les cultivateurs d’eau se recroqueviller un à un, éliminant l’eau dans la mort par une sudation extrême. Aucun d’entre eux ne survécut. Les visions se dissipèrent et les sourciers retournèrent brutalement à la réalité.

Corey frissonna :

_ C’était morbide !

_ Surtout le passage sur ton premier baiser ! plaisanta Adrien, pour tenter de dissiper leur malaise. J’ai tout ressenti au moment où elle t’a ravagé la dentition ! Je comprends pourquoi t’es mal à l’aise avec les femmes !

Hateya l’avait bien vu, et même ressentit au moment où la relique mémorielle l’avait révélé. Elle éprouvait maintenant une certaine compassion envers le prospecteur. Mais elle préféra ne pas s’attarder. Elle avait l’étrange sensation de ne pas avoir résolu toute l’énigme de Terra 56.

_ J’ai une impression d’insatisfaction, marmonna-t-elle. Cette histoire des aliens, ce récit tragique… quelque chose cloche là-dedans, vous ne trouvez pas ?

_ Ce que je vois moi, c’est que dans leur grande bonté, ils nous ont laissé une machine pour filtrer cette eau impropre. Et si nous parvenons à la mettre en état de marche, nous survivrons, jusqu’à l’arrivée des secours !

_ Je ne vois pas ce qui cloche ! intervint Corey pour répondre à la capitaine. A quoi penses-tu ?

_ Après tout ce qu’on a traversé pour arriver là, je trouve cette histoire… Comment dire… Trop humaine. Ils sont si différents de nous, et pourtant ce scénario sur leur disparition semble tout droit sorti de l’imagination d’un homme. Je trouve ça plutôt curieux, un peu comme si c’était à partir de notre propre expérience qu’on avait conçu cette histoire.

Adrien haussa les épaules :

_ Tu es une éternelle insatisfaite! Moi je trouve cette suite d’évènements plutôt logique.

Oslan n’avait pas dit un mot depuis les révélations de l’orbe. Léa s’en inquiéta soudain  :

_ Osly ? tu vas bien ?

_Hum, oui c’est juste que j’étais en train de réfléchir… Je ne crois pas qu’ils soient morts…En tout cas pas complètement…

_ Explique-toi ! le pressa Hateya.

Il se tourna vers sa soeur :

_ Hé bien, tu te souviens, Léa, lorsque tu m’as parler des oursons d’eau ?

La biologiste s’illumina :

_ Mais oui c’est ça ! La cryptobiose !

Devant le regard interrogateur d’Hateya, elle traduisit en langage profane  :

_ Tout comme l’aurait fait un ourson d’eau, ils se sont vidés dans un premier temps de l’eau de leur corps, et l’ont remplacé par une forme de glucose conservateur. Puis ils se sont recouverts d’un tonnelet protecteur ! La couche de cire ! dit-elle en montrant le doigt de Corey.  Leur métabolisme s’est mis à l’arrêt, les rendant presque immortels. Dans un état de mort passager jusqu’à ce que les conditions redeviennent favorables à leur vie!

Adrien s’empara de l’occasion, pris d’un éclair de lucidité :

_ Et on a de l’eau potable  dans ce qui subsiste du rover ! Moi je la vois la solution à tous nos problèmes ! On utilise le reste de notre réserve pour ranimer un de ces cerveaux à 8 pattes. Ainsi il répare sa machine, et sauve les siens de l’extinction. Qui plus est, il nous fournit de l’eau potable. C’est un bon début pour une première relation inter-espèces, non ?

L’argument semblait imparable.  Tous les Sourciers l’approuvèrent. Sauf Hateya. Mais elle n’avait que son instinct pour elle. Alors, en dépit de ses réticences, elle accepta de tenter l’expérience. Après tout, elle n’avait pas d’autre solution à proposer.

Les Sourciers retournèrent donc dans la première alvéole et déplacèrent leur dernière cuve d’eau dans la pièce qu’ils avaient initialement identifiée comme un cimetière. Ils remplirent une gourde d’eau par personne, par précaution.

Il s’emparèrent ensuite d’un aqua-récolteur choisi au hasard. Ils n’étaient pas trop de cinq pour cette tâche car le poids de la créature dépassait largement celui de leur cuve. Ils la hissèrent dedans, sans vraiment savoir dans quel sens l’y déposer. Eût égard au peu d’informations dont ils disposaient, ils avançaient à tâtons dans cette expérience rocambolesque.

Ceci fait ils restèrent un instant à se regarder mutuellement, s’interrogeant sur ce qui pouvait apparaître comme un coup de folie. Puis Corey prit la parole :

_ Et maintenant ?

_ Ben… On patiente et on croise les doigts ! répondit Léa.

Adrien angoissait à nouveau :

_ Et on fait quoi s’il se réveille ? Pour éviter tout geste hostile ? Je lui tends mon tentacule?

Tous avaient les nerfs à fleur de peau. Corey rétorqua, pour détendre l’atmosphère :

_ C’est sûr qu’avec ça tu ne vas pas le vexer ! C’est de loin toi qui possède le plus petit !

Le visage d’Adrien se fendit d’un sourire laissant apparaitre ses dents, puis il explosa de rire. Il posa sa main sur l’épaule de Corey et s’adressa sincèrement à lui, tout en reprenant son souffle :

_ Tu vas me manquer si tu ne t’en sors pas, tu sais ?

_ Dans les histoires c’est toujours le plus cupide qui meurt le premier, tu sais ?

_ C’est la vraie différence avec le monde ré…

Adrien n’eut pas le temps de terminer sa phrase. La cuve éclata et en un instant la créature se déploya sur toute sa hauteur au centre de la pièce. Elle tourna sur elle-même et déroula ses tentacules, en un geste lourd de menaces.  Elle tendit trois de ses membres vers Hateya, tout en redressant le dernier segment de son corps. Ses abattis vibrèrent énergiquement.

Hateya était tétanisée. Elle n’aurait jamais imaginé une rencontre de la sorte. Retenant son souffle, elle s’efforça de rester immobile, alors que les membres de l’alien effleurèrent sa peau. Soudain un éclair de souffrance lui transperça le corps .  Elle s’effondra au sol en poussant un cri terrifiant.

La créature se redressa et partit à une vitesse folle par la porte située au plafond. En ignorant complètement le reste de l’équipe.

Agonisante, Hateya retrouva l’espace,  où son père l’attendait. Tout y était plus clair qu’auparavant. Autour d’elle, des éléments familiers de sa vie, une maison, une balançoire, un arbre fruitier… Autant de souvenirs qui l’avaient aidée à se construire, qui avait modelé celle qu’elle était devenue. Et surtout, au milieu de ce paysage, son père l’attendait, séparé d’elle par un fleuve au courant anormalement calme.

La voix de son père résonna :

_ Son flux est perturbé ! Il doit reprendre son cours, aide-le, ma chère fille !

Hateya lui répondit :

_ Père ! Pourquoi être parti si tôt ? Pourquoi m’as-tu abandonné ? J’ai besoin de réponses!

Il était temps qu’elle reçoive des explications, enfin… Son père s’exprima à nouveau, le visage grave :

_ J’ai toujours été avec toi, ma fille bien aimée. Pas sous la forme que tu espérais certes, mais jamais je ne t’ai abandonnée. J’étais là, derrière chacun de tes pas, jusque sur cette planète, je t’ai aidée à appréhender cette technologie inconnue. Et c’est là ma plus grande erreur ! Tu as toujours agi pour me ressembler, car je n’ai pas su m’effacer à temps pour te laisser la place qui te revient. Il te reste encore un peu de temps. Je t’en conjure, utilise-le pour toi, pas pour poursuivre une chimère.

Hateya ne tenta même pas d’essuyer ses larmes.

_ Père ! J’ai peur, je ne veux plus être seule !

_ Va ma fille, tes amis t’attendent. Tu ne seras jamais seule.

La voix de son père se fit de plus en plus lointaine. Hateya ouvrit péniblement les yeux. Adrien à son chevet l’aida à se rasseoir  :

_ Capitaine ? Est-ce que ça va ?

Hateya se serra contre le torse du prospecteur. Elle avait besoin de réconfort et elle le trouva dans ses bras. Elle souffrait du contrecoup de l’assaut de l’alien, mais plus important encore, elle avait saisi une chose essentielle. Ces moissonneurs d’eau avaient rompu l’équilibre naturel en s’octroyant bien plus de temps qu’il ne leur avait été alloué. Elle venait de faire le lien entre tous les évènements récents sur Terra56.

Décidée à intervenir, elle murmura à Adrien :

_ Il faut rétablir l’équilibre. L’alien doit être arrêté.

_ Explique-toi, Hateya, supplia Adrien qui se sentait atrocement coupable.

_ Ces créatures se nourrissent de la vie… elles la digèrent dans l’eau… Les enzymes de désaminases… Ce sont elles… Détruire la vie leur fourni l’énergie pour prospérer. Elles ont moissonné leur planète d’origine, et tant d’autres encore…

_ Mais comment ? Pourquoi sont-elles prisonnières de celle-ci ?

_ La saponine ! C’est le dernier présent des formes de vie de Terra56. A l’arrivée de ces envahisseurs, Terra56 a sécrété la saponine en masse dans l’eau de sa propre planète. Elle a mis un terme à la moisson alien mais n’a pas survécu à son propre poison. La vie de cette planète s’est sacrifiée pour celle des autres, pour nous !

Éreintée, rongée par le poison de l’alien, elle dut s’arrêter pour reprendre son souffle, puis se força à poursuivre:

_ Stoppe-la Adrien, elle va activer la machine …

Elle ferma les yeux et respira profondément pour se donner du courage.

_ Dépêchons nous ! Il faut mettre un terme à cette folie !

Oslan se réfugia dans le laboratoire du blindé. Sans l’attendre, Adrien et Corey se précipitèrent dans les alvéoles à la poursuite de l’alien. Ils croisèrent Léa au chevet d’Hateya.

_ On suit les empreintes d’eau ! déclara Adrien en pointant du doigt les flaques laissées par l’extra-terrestre. Prends soin d’elle ! ajouta-t-il en dépassant Léa.

Les deux comparses s’engouffrèrent dans le labyrinthe, et ils ne tardèrent pas à retrouver la créature affairée sur sa machine à Terra-former.

Adrien ne se posa pas de question, il pointa l’arme dans sa direction et déchaîna l’enfer. Le bruit caractéristique de la rafale raisonna dans la pièce. L’insecte géant ne réagit même pas à l’agression.

_ Tu l’as manqué ! dit Corey

_ Certainement pas ! Mais ça lui a fait aucun effet !

_ Noonnn ! hurla Adrien. Saloperie de soupière à pattes !

Il épaula la crosse de sa mitraillette et pressa la détente. Deux coups partirent vers la machine avant que le chargeur ne soit vide. Adrien eut à peine le temps de jurer avant que l’alien ne se retourne contre lui.

Ses tentacules vibrèrent et se déployèrent vers le prospecteur. D’un geste réflexe, Adrien en esquiva une. Il bloqua le deuxième assaut en brandissant son arme comme bouclier. Mais il ne vit pas arriver les tentacules qui lui fauchèrent les jambes. La créature s’était brusquement pliée en deux, joignant avec souplesse les segments de ses extrémités. Adrien tenta de se redresser, en vain. La rapidité de la créature le surprit une dernière fois. Il n’opposa aucune résistance, ses yeux se fermèrent après un deuxième coup en plein sternum.

_ Adrien !

Corey avait repris connaissance,  Il voulut appeler le prospecteur,  mais sa voix ne portait pas autant qu’il l’avait espéré.

_ Silence, Corey, ne te fais pas remarquer, souffla Hateya.

Corey tressaillit. Oslan, Léa et Hateya l’avaient rejoint en rampant, les jumeaux traînant presque la capitaine. Hateya était mal en point et dégageait une odeur d’ammoniaque. Le poison continuait son œuvre, mais au moins elle semblait avoir recouvré toute sa lucidité. Oslan adressa à Corey un sourire sinistre :

_ J’ai un cocktail bien corsé pour fêter notre premier contact, murmura-t-il en montrant un sachet de liquide turquoise. J’ai synthétisé la saponine de Terra56!

_ Et comment comptes-tu le lui faire ingérer ?

_ Attend de voir comment la machine fonctionne, on trouvera un moyen de le déverser dedans.

Si la créature les avait repérés, elle n’avait que faire de leur présence. A nouveau, elle n’en avait que pour sa machine. Une aubaine pour les Sourciers.

Les jumeaux en profitèrent pour porter Adrien en lieu sûr. Ce dernier respirait encore mais ses chances de survie étaient extrêmement faibles.

Corey quant à lui demeurait immobile. Il n’avait pas trop envie d’analyser son état, mais il avait sans doute la colonne vertébrale brisée.

Après une attente difficile la créature sembla parvenir à ses fins. le ronronnement d’un moteur emplit l’air et un léger filet de liquide coula d’un tube en cuivre vers une petite fosse. La machine semblait pomper l’eau du sol pour la filtrer et en extraire la saponine. La créature était loin d’avoir achevé le système complet de filtration, mais le ruisselet  lui permettrait déjà de survivre et probablement de réveiller quelques-uns des siens. Elle s’immergea dans la flaque  qu’elle avait réussi à purifier.

_ C’est notre chance ! murmura Hateya, qui claquait des dents.

Elle sentait le venin de la créature engourdir peu à peu ses membres et déchirer ses entrailles.

_ Et comment on l’approche ?  interrogea Léa.

Hateya prit pour la première fois une décision que son père n’aurait jamais approuvée :

_ Je m’en charge ! dit-elle. Oslan, occupe-toi de verser le savon dans son bassin !

Léa comprit que trop tard l’intention d’Hateya, elle hurla en vain. Avec un sifflement furieux, la créature quitta son bain pour venir terrasser la chef de l’expédition. Oslan se précipita pour déverser le contenu de saponine dans l’eau.

 

Bientôt, le nom d’Adrien Sorbier figurera parmi les récits héroïques de l’histoire de l’humanité.

Bientôt Corey récupèrera de ses blessures et reprendra avec Léa et Oslan la mission des sourciers.

Bientôt une colonie humaine viendra s’installer sur cette planète, pour faire pousser les plantes qui y vivaient dans le temps et des enfants joueront dans la plaine turquoise.

Bientôt l’océan souterrain de Terrea56 retrouvera sa splendeur d’origine et la vie émergera de ses profondeurs.

Bercée par les flots de l’eau, Hateya regagna sans difficulté le chemin vers le fleuve où elle avait déjà trouvé refuge. Là où son aïeul l’attendait de l’autre côté du cours d’eau. Adrien se trouvait sur le même rivage qu’elle. Il lui tendit la main, l’invitant à traverser.

Elle patienta un instant pour écouter le gémissement lointain d’une créature agonisante puis s’accorda une ultime pensée :

_ Destruction et Création… Deux rives d’un même fleuve.

Elle sourit et saisit sans crainte la main tendue de son compagnon.

Le fleuve reprit son intense et éternelle activité.

FIN

 

 

Yahiko ( alias Orson Wilmer)

-Bordel, qu’est-ce que c’est que ça ?

Pourtant, Léa savait très bien de quoi il s’agissait. Oslan avait l’habitude du langage fleuri de sa collègue et sœur, qui sous ses apparences d’ingénue n’hésitait jamais à exprimer le fond de sa pensée. Il en était parfois gêné. Lui, le grand gaillard de l’expédition, faisait presque figure de diplomate à ses côtés. Il s’approcha d’elle puis saisit le microscope à son tour. S’accroupissant, essayant de trouver une position à peu près confortable malgré une combinaison spatiale peu seyante, il approcha le dispositif optique de la visière de son casque. Un éclair de stupeur se forma sur son visage. Il déglutit.

– Ça ressemble à…

Il n’osait pas prononcer le mot. Les échecs passés, les fausses joies et déceptions amères leur avaient enseigné la prudence la plus extrême. Mais quand même.

– Tu vois ce que j’ai vu ?

– Hmmm, il semblerait que ce soit des chaînes d’acides aminés, énonça Oslan sur un ton qui se voulait docte.

Il répondait à Léa autant qu’à lui-même.

– Des chaînes d’acides aminés ?… Tu déconnes ou quoi ? C’est tout ce que tu trouves à dire ?

Sous les yeux incrédules du Sourcier en second, dansaient dans un milieu aqueux cristallin une multitude de colliers de perles, enroulés et enchevêtrés à l’envi. Le spectromètre de masse intégré au microscope affichait en temps réel les caractéristiques des molécules : « groupe méthyle », « azote », « oxygène », « carbone », « fer »…

Il cligna des yeux derrière son casque, qui faisait obstacle à cet instant. Si l’atmosphère avait été respirable, il se serait empressé de le retirer pour coller sa rétine au plus près de l’optique. Pas pour confirmation, juste pour admirer le spectacle. Ces méandres de carbone, telles les boucles d’une chevelure, il les aurait reconnues entre mille. Il se tourna vers les yeux bleus de Léa, hocha la tête et sa jumelle l’imita de façon synchrone.

– De l’hémoglobine, se contenta-t-elle de prononcer.

Oui, il y avait bien de la vie sur Terra 56. Mais ce qui aurait dû les emplir de joie et d’excitation, au contraire, les plongea dans une indicible inquiétude. Le sang qui coulait à l’état de trace dans ce ruisseau, était-il le signe de la vie, ou celui de la mort ?

Après de longues secondes durant lesquelles Léa et Oslan se fixèrent dans les yeux, chacun finit par chasser cette sinistre pensée de son esprit. Oslan, le visage d’abord interdit, cligna des paupières plusieurs fois, comme s’il se réveillait d’une transe. Léa frissonna. Une mèche de cheveux échappée à sa cagoule se balança devant son visage à son insu. Son esprit était ailleurs, comme observant la scène de l’extérieur. Devant une telle découverte, après tant d’années d’espérance, de sacrifices, quiconque aurait été saisi de vertiges métaphysiques. Mais il fallait maintenant rationaliser, positiver. Cette exoplanète semblait habitable, de l’eau liquide coulait à sa surface et surtout il existait une forme de vie. Restait à déterminer laquelle.

Hors du champ de vision du frère et de la sœur, à proximité du vaisseau, Corey et Adrien Sorbier, entourés de caisses désordonnées et d’outils en tout genre, s’affairaient autour d’un véhicule monté sur six roues motrices. La gravité plus intense avait déréglé les suspensions et l’atmosphère chargées d’impuretés, grippé les transmissions mécaniques. Des impondérables qui avaient le don d’agacer Sorbier. Surtout parce qu’il était mis à contribution pour les réparations.

– Qu’est-ce qui vous amène sur le terrain ? demanda Corey sur un ton faussement détaché. D’habitude, les minards restent au chaud dans le vaisseau mère… Euh, passez-moi le multimètre, là, à côté de la boite rouge.

Engoncé dans une combinaison qui semblait bien trop grande pour lui, Adrien Sorbier se baissa maladroitement, ramassa un petit boîtier noir et le tendit à Corey. Celui-ci, allongé sous le châssis, inspectait le bon fonctionnement des systèmes de Roxie, le tout-terrain de l’expédition.

– Je ne suis pas un « minard », mais un prospecteur des Compagnies minières, je vous prie ! répondit d’une voix aiguë celui qui venait de donner le multimètre à Corey.

Adrien Sorbier, était un homme relativement chétif, dont la petite taille était inversement proportionnelle à son orgueil.

– Nan, mais c’est trop long. Minard, c’est comme ça que tout le monde vous appelle, vous savez. Faudra vous y faire, lança Corey avec un léger rire moqueur.

Puis, disparaissant sous le véhicule, sans que son interlocuteur ne puisse l’entendre, il marmonna : « Et minus, ça vous irait encore mieux… »

En retrait, Hateya continuait de scruter l’imposante chaîne de montagnes qui tutoyait un ciel aux reflets magenta. De cette masse rocheuse sombre et dentelée, se dessinaient des pics et des creux sculptés par l’érosion. En face, telle une muraille infranchissable de roches métamorphiques en granit, grès et basalte, plus de vingt-trois mille mètres de mystère les toisaient.

La capitaine, derrière ses jumelles électroniques, fronçant ses sourcils fins et soyeux, ajusta le zoom au maximum. La visibilité restait médiocre. Des particules en suspension sans doute. Elle fit la moue. Puis reporta son attention sur les jumeaux qui semblaient en grande discussion.

– Les enfants, avez-vous trouvé quelque chose d’intéressant ? leur demanda-t-elle à travers le microphone de son casque.

Oslan et Léa n’étaient plus des enfants bien sûr, mais les ayant vus grandir, Hateya gardait envers eux l’affection d’une mère.

Un léger grésillement se fit entendre avant de laisser place à une voix masculine :

– En effet Capitaine, quelque chose d’intéressant. Et le mot est faible. Vous devriez venir voir par vous-même.

L’assistance à la locomotion sous la forme d’un exosquelette motorisé intégré à sa combinaison ne suffisait pas à compenser totalement les dures lois de la gravité sur Terra 56. Le long des trente mètres qui la séparaient des jumeaux, Hateya sentait son pouls accélérer. Et même les prémisses d’une goutte de sueur. Juste pour une poignée de mètres songea-t-elle. Une fois à leurs côtés, Hateya regarda à travers le microscope tout en écoutant les explications de la biologiste.

– Ce que vous voyez, c’est de l’hémoglobine, ou plutôt, une molécule très proche de l’hémoglobine humaine.

– Vous voulez dire qu’il y a des êtres humains sur cette planète ? demanda Hateya qui venait de se relever.

– Non, pas nécessairement. On a sans doute à faire ici à une convergence évolutive.

– Et en clair, ça donne quoi ?

– Euh oui, bien sûr. C’est-à-dire que de façon indépendante au cours de son évolution, une forme de vie sur cette planète a mis au point la même molécule, ou presque, que les humains et les mammifères terrestres pour transporter l’oxygène. Compte-tenu des conditions régnant sur cette planète, proche de la Première Terre, ce n’est pas si étonnant que cela.

– C’est un peu comme lorsque deux chercheurs font la même découverte en même temps, sans pour autant avoir connu les travaux de l’autre, ajouta Oslan.

– Je vois… Mais a-t-on une idée de la forme de vie en question ?

– Oslan et moi étions justement en train d’y réfléchir. Il doit s’agir probablement d’un homéotherme… ce qu’on nomme plus communément un être à sang chaud. Mais à part ça, nous n’avons aucune idée de quoi il s’agit. Il nous faut plus de données.

– Plus de données ? Et bien, je ne vois qu’une seule façon d’obtenir plus de données. Nous allons remonter ce cours d’eau. Hateya se retourna. Corey, Sorbier, préparez Roxie, on part tous faire une balade !

À peine eut-elle prononcé ces paroles, qu’un grondement lointain retentit. Puis, de violentes secousses firent trembler le sol. Au loin, des pans entiers de la montagne se détachèrent pour s’effondrer en une nébuleuse de poussière. Sorbier était déjà à terre, Hateya chancela, tandis qu’Oslan et Léa tombèrent l’un sur l’autre.

Un long silence s’installa. Tout juste entendait-on le souffle léger d’un vent venu des plaines. Léa étendue sur le sol, allongée sur le dos. Immobile. Sa poitrine comprimée par le poids d’Oslan qui lui faisait face. Nullement oppressée, elle se sentait étrangement calme. Depuis toujours, le visage diaphane de son frère, ses sourcils platine avaient un effet apaisant sur elle. Quelles que soient les circonstances. Les traits légèrement plus masculins d’Oslan ne pouvaient faire oublier la ressemblance frappante, quasi spéculaire, avec sa sœur. Ils étaient des jumeaux homozygotes après tout, issus du même œuf, que seuls le hasard ou la nécessité avaient séparé. Oslan qui regardait aussi Léa baissa les yeux en premier. Sa respiration devint légèrement plus saccadée. Pourtant, tous les systèmes de sa combinaison fonctionnaient normalement.

Il fallut attendre quelques minutes pour que le tremblement de terre se calme. Tout le monde se hissa alors sur ses jambes. Corey qui était resté sagement sous la carcasse de Roxie pendant les secousses en profita pour revérifier les systèmes. Par chance, le séisme n’avait rien endommagé. De son côté, Hateya, du regard, passa les membres de l’équipe en revue. A priori, aucun blessé.

– Bien. Apparemment tout le monde est en un seul morceau. On aurait cru à un de tes atterrissages en « douceur », Corey. Puis elle se tourna vers Oslan. Toi, le géologue, que penses-tu de ce tremblement de terre ?

– Difficile à dire, mais selon toute vraisemblance, l’épicentre, par chance, se trouvait à bonne distance. Vu les dégâts occasionnés sur la montagne, la magnitude devait largement dépasser les dix sur l’échelle ouverte de Richter. L’activité tectonique de cette planète doit être intense. Peut-être devrions-nous renoncer à cette expédition…

– Hors de question ! s’emporta Sorbier. Le Consortium a investi une fortune sur ce programme d’exploration et cette planète est la plus prometteuse que nous ayons jamais visitée. Nous n’allons pas repartir à peine arrivés.

– Oui, il y a des risques dit Léa. Mais comme toutes les expéditions que nous avons menées jusqu’à présent. On est si proche du but cette fois-ci que ce serait… criminel de rebrousser chemin.

Il y avait presque de la supplication dans la voix de Léa. Mais ce qui étonna davantage Hateya, était le désaccord que la sœur avait avec le frère, eux pourtant toujours du même avis.

Quand vint au tour de Corey de donner son opinion, celui-ci se rangea à l’avis d’Oslan, autant par conviction que pour contrarier Sorbier. Ce qui donnait désormais deux voix pour et deux voix contre. Hateya se donna quelques secondes de réflexion. Ses cheveux blancs flottaient devant son teint métis, oscillant d’un camp à un autre, sans savoir vraiment de quel côté se trouvait la vie et la mort. Repartir et laisser passer peut-être l’unique chance de survie de l’humanité, rien de moins, ou bien rester et périr dans ce monde mystérieux et inamical ? Il fallait choisir. Tous les autres avaient le regard rivé sur elle.

– Vous pouvez retourner au vaisseau, prendre une douche bien chaude, vous endormir et faire de beaux rêves… Vous pouvez. Ou vous pouvez continuer à explorer cette fichue planète avec moi. Réfléchissez bien. Mais retenez ceci. Ceux qui resteront avec moi n’auront plus ce choix. Pas avant d’avoir déniché la forme de vie qui se cache dans ce trou perdu et de déterminer si on peut y fonder une colonie… Hateya marqua une pause et les dévisagea un à un. Que ceux qui me suivent se préparent sans plus attendre.

Léa fut la première à embarquer sur Roxie. Sorbier l’imita aussitôt. Bien que réticent, Oslan se résigna à suivre sa sœur et le prospecteur. Hateya qui s’était déjà glissée sur la banquette avant regarda avec un léger sourire Corey qui se tenait debout comme un piquet, des mèches vertes retombant sur le visage, les mains sur les hanches.

– J’ai toujours rêvé de conduire un tel engin, dit-elle.

– Vous ne croyez pas que je vais vous laisser conduire ma Roxie.

Corey, à peine ces mots prononcés, secoua la tête, vaincu mais acceptant sa défaite, et prit les commandes du tout-terrain.

Même si la capitaine était intérieurement soulagée d’avoir remis ses troupes en ordre de marche, elle n’était pas rassurée par ce qui pouvait les attendre. Un séisme était souvent suivi de répliques, et ce sang…

L’équipage arpentait à présent les méandres du ruisseau. Seul, à l’arrière était assis Sorbier, guindé comme un i, l’expression aride. Devant lui, sur la banquette du milieu, se tenait Oslan et Léa, à bonne distance l’un de l’autre, ce qui était assez inhabituel. La biologiste compulsait une série de schémas affichés sur un terminal informatique intégrés aux dossiers des sièges, tandis que le géologue contemplait le paysage qui défilait sous ses yeux. Devant, Corey conduisait le véhicule en sifflotant, caressant le volant de sa Roxie comme il l’aurait fait avec une femme.

À côté, Hateya, les paupières lourdes, commençait à lutter contre le sommeil. Une telle expédition était épuisante tant physiquement que psychologiquement. Surtout quand on en était responsable. Pour se redonner un coup de fouet, elle inspira profondément et observa les plaines turquoises qui semblaient par endroit se confondre avec le ciel. L’incident du séisme était clos. Tout était rentré dans l’ordre, c’était bien là l’essentiel. Il faisait beau. Au firmament, Esperanza 207-G, une naine rouge de classe M, colorait les stries nuageuses d’un grenat foncé. Comme des griffures sur une peau aux tons violacés.

De part et d’autre des berges s’éparpillaient des monolithes brunâtres aux formes curieuses. Hateya prit les jumelles, regarda, puis les tendit à Oslan.

– Des sculptures ? demanda-t-elle.

– Non, des fossiles… Il faudrait qu’on s’arrête.

Bien qu’enveloppés d’une épaisse gangue rocheuse, il était clair aux yeux du géologue qu’il ne s’agissait pas de l’œuvre de l’érosion. Des sortes de pattes, de têtes ou d’ailes dépassaient par endroits des contours arrondis des monolithes. De quels animaux formidables tout droit sortis des contes et des légendes s’agissait-il ? Mais au lieu de galoper dans les plaines ou de planer dans les cieux, ces victimes d’un drame lointain restaient là, figées, prisonnières du temps et des trois dimensions de l’espace. S’il n’avait pas été entravé par sa combinaison, Oslan, sans hésitation, aurait sauté du véhicule pour examiner ces blocs noirs et poreux. Une attitude que n’aurait pas approuvée Hateya selon toute vraisemblance.

– Négatif, officier en second. Notre mission consiste à rechercher des êtres encore vivants, pas des fossiles morts on ne sait quand.

– Mais…

– Le temps de la négociation est révolu, coupa-t-elle. Nous verrons ça plus tard.

Oslan pour réprimer sa frustration serra des dents et s’appuya bruyamment sur son siège. Peut-être craignait-il qu’il n’y ait pas de « plus tard ».

Roxie s’enfonçait désormais dans un profond canyon aussi rectiligne qu’une nef de cathédrale. Sur un sol meuble, les roues laissaient d’interminables traces parallèles au cours d’eau. Il faisait plus sombre, comme à la tombée de la nuit sur une allée de cimetière abandonné. Pourtant, la journée était loin de toucher à sa fin. Mais les hautes parois de part et d’autre interdisaient le franchissement de l’astre rouge. Au milieu, le ruisseau clair et placide en aval avait laissé place à des eaux vives et écarlates. Le torrent grondait, hurlait.

À une centaine de mètres, une tache blanche se détachait de la ligne d’horizon. Un peu plus près, gisant, une moitié sur le sol et l’autre dans la rivière, du sang coulait abondamment de cette chose blanchâtre et gélatineuse. Elle souffrait. Hateya le ressentait mais sans pouvoir vraiment l’expliquer. D’instinct, son l’estomac se noua, sa gorge devint sèche, et des frissons parcoururent son échine. Ce n’était pourtant en rien semblable à toutes les formes de vie connue. Mais il fallait croire que l’empathie, renforcée par ses origines chamanes, dépassait et transcendait la barrière des espèces, aussi étrangères fussent-elles. Chacun s’était tu. Corey ne sifflait plus. Puis, d’un geste autoritaire de la main, Hateya lui demanda d’arrêter Roxie. Il s’exécuta sans broncher. Tant de pensées se bousculaient dans sa tête d’éternel adolescent qu’il était incapable de la moindre objection. Un rêve de gosse se produisait sous ses yeux. La capitaine descendit alors lentement du véhicule. Son pistolet était bien accroché à sa ceinture, mais ne semblait nullement prête à s’en servir. Elle s’approcha de la créature, pas à pas.

– Corey  ! Qu’est-ce que tu fous ? hurla Léa. Mais t’aurais pu empêcher la Capitaine de descendre ! On ne sait pas, cette chose peut être dangereuse… Elle n’en croyait pas ses yeux. Autant par cette découverte stupéfiante que par le manquement insensé de sa supérieure aux règles les plus élémentaires de sécurité.

– On va bientôt le savoir… répondit Corey.

La masse visqueuse et confuse ondulait à intervalles réguliers dans une forme de respiration. Et le sang continuait de se déverser à flots dans le cours impétueux du ruisseau. À mesure qu’Hateya se rapprochait, la créature s’enveloppait d’une fine brume jaunâtre. De plus, même à travers son épaisse combinaison, la capitaine ressentait de puissantes vibrations. Un vrombissement profond, grave, se prolongeant dans les infrasons.

– Tout doux, mon ami… Je ne te veux aucun mal…

Puis elle se mit à réciter les vers d’un poème perdu :

« Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,

Ni nager sous les yeux horribles des pontons. »

Tout en modulant sa voix de façon à la rendre la plus apaisante possible, Hateya parvint à portée de la créature. Elle s’agenouilla et approcha une main. La mélopée plaintive de la bête s’interrompit au moment même où les doigts gantés caressèrent la surface caoutchouteuse. La capitaine appuya alors son casque sur le côté comme pour en écouter les murmures. La brume jaune se résorba, et le vrombissement devint un soupir. À l’aide de la paume de sa main, Hateya inspecta lentement les plis et les replis, puis se retrouva vite maculée de rouge. Comme si chaque parcelle de la créature se vidait de son sang.

– Apportez-moi un kit de premiers secours et des torches plasma, vite ! cria la capitaine en faisant volte-face.

Les jumeaux sautèrent immédiatement hors du véhicule et accoururent, actionnant leur exosquelette au maximum. Une fois Oslan et Léa à ses côtés, Hateya s’empara d’un injecteur hypodermique sans aiguille et l’appliqua sur la peau de la créature. Le bruit du gaz sous pression s’étouffa aussitôt.

– Capitaine, son métabolisme peut ne pas supporter les catalyseurs de coagulation que vous venez de lui injecter, protesta Léa. Ils lui sont peut-être toxiques ! Alors que vous êtes en charge de cette expédition, vous transgressez un à un tous les protocoles établis dans le cadre d’une rencontre avec une forme de vie.

– Pas le temps pour ces protocoles, ma chère. Là, c’est la pratique, pas la théorie. Oslan, donne-moi une torche.

La torche plasma en main, Hateya l’alluma puis approcha la flamme à quelques millimètres de la peau sanglante de la créature. Mais à peine l’avait-elle agitée que la masse informe devant elle se mit à se désagréger, à se décomposer. En fait, il ne s’agissait pas vraiment d’une créature, mais d’un agglomérat d’innombrables petites bestioles longues comme un tournevis, des sortes de vers de couleur blanche qui se désolidarisaient les uns des autres.

Sorbier, qui était lui aussi descendu du véhicule, arbora une large grimace face à ce spectacle gluant et visqueux. Corey, toujours sagement assis derrière le volant, enregistrait la scène à l’aide des caméras multispectrales embarquées sur Roxie. Alors que l’équipage ne semblait pas vraiment savoir quelle attitude adopter, Hateya, elle, ne ménageait pas sa peine.

– Mais ne restez pas les bras croisés, bon sang ! Prenez une torche et faites comme moi !

Cette injonction eut l’effet d’un électrochoc dans l’esprit de Léa. Après tout, les protocoles ne se basaient jamais que sur les chemins balisés des expériences passées, soit autant d’échecs. Devant l’inconnu et l’imprévisible les manuels n’étaient plus de mises. La prudence scientifique n’avait plus cours sur Terra 56. Hateya, elle, agissait à l’instinct et avait choisi de cautériser les plaies de la créature, ou plutôt des petites entités qui la composaient. Léa désactiva les informations en vision haute qui défilaient sur la visière de son casque. Et Oslan fit de même. Le frère et la sœur échangèrent furtivement un regard et imitèrent leur capitaine.

Sous l’effet conjugué du coagulant et des flammes, les saignées se résorbèrent sur les bestioles qui continuaient néanmoins à se tortiller frénétiquement. Mais certaines restaient inertes. Léa en prit une entre ses doigts. Cette sorte de ver avait une ressemblance avec les hydres, petits animaux aquatiques du même groupe que les méduses. Durant ses études, Léa avait déjà eu l’occasion d’examiner quelques spécimens à l’Arche. Alors que ces bestioles étaient vraisemblablement gorgées de liquide, celle que Léa tenait entre ses mains était toute plate et presque friable. Et son état de dessèchement avancé semblait antérieur aux flammes de la cautérisation. Pendant qu’elle glissait, la créature morte dans un flacon stérile, des excroissances se formèrent sur les bestioles encore vivantes. Elles se ramifièrent pour finalement se détacher du corps d’origine.

-Du clonage pour remplacer les individus décédés, murmura Léa.

Au bout d’une quinzaine de minutes, le sang ne coulait plus. Les vers semblaient plus calmes. Tout juste les voyait-on onduler sur le sol. Mais pour une raison mystérieuse, ils se remirent brusquement à frissonner et à converger en un même point. À mesure qu’ils s’entassaient, le monticule blanchâtre grossit, s’éleva pour finalement atteindre une hauteur d’homme, celle d’Oslan plus précisément. La créature prenait une forme humanoïde. Une fois ses contours stabilisés, elle s’avança, titubant, clopinant, vacillant, et s’approcha d’Hateya. Cette dernière eut un léger recul d’appréhension, pur réflexe, mais se ressaisit rapidement. La peur pouvait amener l’entité en face d’elle à devenir agressive. Mécanisme de survie. Il n’y avait pas de raison pour que la sélection naturelle n’ait pas cours aussi sur Terra 56, se dit-elle. La créature ne s’offusqua pas outre mesure, se contenta d’observer la capitaine quelques secondes, puis se dirigea vers Oslan. Nez à nez avec l’humanoïde, le géologue leva sa main droite en guise de salut. La créature dodelina d’abord de la tête, puis désagrégea son bras droit pour le reformer en position levée.

– Moi, Oslan.

En même temps qu’il prononçait ces paroles, il posa la paume de sa main contre celle de la créature. Au moment du contact, la main étrangère se déforma pour recouvrir complètement celle du géologue. Oslan bougea sa main mais ne ressentit aucune entrave. L’enveloppe gélatineuse autour de son poignet accompagnait ses mouvements.

D’abord blanche, la peau s’éclaira d’un bleu phosphorescent.

– Oslan, répéta-t-il en pointant son index vers sa poitrine.

Cette fois-ci, en guise de réponse, la créature émit des sons stridents qui firent grimacer tout l’équipage.

– Ça ne sert à rien d’essayer de communiquer avec cette chose, grommela Adrien Sorbier. À ce rythme on y est encore pour la nuit… D’ailleurs, quand est-ce que la nuit tombe ici ?

– Je fais le pari que cette créature veut nous dire quelque chose, dit Corey tout en fouillant dans un compartiment de Roxie.

– Et par chance, le novaterrien 56 est ta deuxième langue maternelle, ironisa Hateya.

– Presque !

Corey se redressa avec un large sourire, en brandissant un appareil bizarre qui ressemblait à un talkie-walkie old school, ou à une version fortement customisée du traducteur universel que les Compagnies fournissaient aux Sourciers.

Hateya haussa un sourcil :

– Les traducteurs ne fonctionnent jamais en cas de Premier Contact, tous les spécialistes sont d’accord là-dessus.

Sa réserve n’entama pas l’enthousiasme de Corey, au contraire.

– J’ai bricolé ce bijou moi-même, expliqua-t-il, avec des composants récupérés sur notre ancien ordi de bord. Vous savez, rien ne se perd, rien ne se crée et tout le toutim.

– Et pour faire bref, ça marche oui ou non ? demanda Oslan tout en continuant de fixer la créature.

– J’ai totalement reconfiguré son I.A. récemment. Le principal souci, c’est que je n’ai pas vraiment eu le temps d’optimiser les algorithmes génétiques. Mais la bonne nouvelle, c’est que je lui ai téléchargé une base statistique de motifs vocaux de plusieurs exaoctets. Tous les langages humains qui ont existé ainsi que des combinaisons de ces langages peuvent être traduits en français et en temps réel. Je pense même qu’avec un peu d’entraînement, ça pourrait faire parler une souris.

Corey, à hauteur du Sourcier en second, appuya sur un bouton et demanda à Oslan de faire réagir la créature une nouvelle fois.

Oslan répéta à nouveau son prénom, et l’humanoïde émit une série de sons semblables aux précédents qui crissèrent à travers les casques. Puis le silence s’installa. Les nombreuses diodes disposées sur le traducteur clignotèrent, en apparence de façon aléatoire. Après une seconde ou deux, un son de synthèse sortit du boîtier : « u ».

– Euh… Ça n’a pas l’air très au point ton affaire, dit Léa.

– Désolé, mais c’est un peu plus compliqué qu’une calculatrice de poche, répondit Corey qui avait ouvert le boîtier pour ausculter les circuits et les composants. Vous ne vous rendez pas compte, mais c’est pratiquement de l’art.

– À envoyer directement au musée… dit Oslan.

– Ou à la casse, renchérit Léa.

– Au moins Roxie me comprend…

Pendant que Corey examinait sa quincaillerie, l’humanoïde s’approcha et posa une main sur le boîtier ouvert. Les doigts se déformèrent, devinrent filiformes. Ils fondaient en un liquide blanchâtre qui s’immisçait dans le bloc poreux de silicium.

– Hey, mais qu’est-ce qu’elle fait ? Elle va bousiller mon appareil !

– Pour ce que ça va changer… ironisa Léa.

– Laissons-la faire, dit Hateya tout en accompagnant ses paroles d’un petit moulinet du poignet.  Sait-on jamais…

La chamane par ascendance avait comme un pressentiment.

Sorbier, légèrement à l’écart, ne perdait pas une miette de la scène. Ses petits yeux bruns brillaient.

– Et maintenant que ce gloubiboulga polymorphe bouffe mon chef-d’œuvre, personne ne la trouve plus dangereuse…

Pendant que les filaments gélatineux exploraient le microcosme électronique, des arcs électriques virevoltaient à la surface du boîtier, jusqu’à provoquer un violent court-circuit, si intense qu’il obligea Corey à lâcher l’appareil qui s’écrasa sur le sol en mille morceaux. De la fumée se dégagea des débris carbonisés.

– Voilà, je vous l’avais dit. Maintenant, il est foutu ! dit Corey dépité.

– Tu en referas un autre, dit Oslan.

– Je t’en offrirai un mieux, ajouta Léa. J’ai vu un modèle qui déchirait chez Punta Electronica.

– Ça se voit que ce n’est pas toi qui as passé des centaines d’heures dessus.

Pendant que Léa taquinait un Corey inconsolable, la créature recula. La surface lisse et blanche qui faisait office de visage se remodela telle de la poterie pour prendre les traits alternativement d’Oslan puis de Léa. Les lèvres remuèrent.

– Un, dit l’humanoïde.

Un même frisson parcourut le dos des jumeaux. Hateya, Corey et Sorbier restèrent bouche bée.

– Ça a parlé ? demanda Sorbier incrédule.

– Un, répéta la créature.

– Corey, est-il est possible de comprendre le fonctionnement de ton joujou par l’observation ? demanda Hateya.

– Par rétro-ingénierie ? Hmm… Ça doit sans doute être possible… démonter, tester chaque circuit un par un… mais ça prendrait des années même pour un expert.

– Faut croire que ça peut prendre moins de temps.

La capitaine se tourna alors vers la créature.

– Moi, Hateya.

– Toi, Hateya.

Léa ne put s’empêcher de lâcher un « putain ». Hateya tentait tant bien que mal de rester maîtresse de ses émotions. Elle avait beau s’être préparée à l’éventualité d’une rencontre avec une intelligence extra-terrestre, son corps, lui, était submergé par de puissantes décharges d’adrénaline dont elle avait toutes les peines du monde à en repousser les assauts.

– Moi, Hateya, reprit-elle. Et vous ? demanda-t-elle en pointant du doigt la créature.

– Nous, nous…

L’humanoïde hésita, comme s’il cherchait ses mots. Sa peau se teinta de reflets orangés. Sa mâchoire, comme engourdie, peinait à se mouvoir.

– Nous… Nous n’étions qu’un et n’avions pas besoin de nom. Car nommer c’est aussi diviser. La voix était basse, presque un chuchotement au timbre synthétique. Vous devriez repartir, ajouta-t-il. Vite…

Au même moment, un grondement résonna dans le lointain. Cependant, personne parmi les explorateurs n’y prêta attention, tous étaient subjugués par l’instant.

– Bonjour, nous vous saluons, dit Hateya à l’humanoïde, en posture plus solennelle, une main sur la poitrine. Nous sommes venus en amis. Nous sommes des humains, des êtres d’une autre planète que nous nommions Terre. Nous l’avons fuie depuis longtemps. Cette planète tournait jadis autour d’une étoile que nous nommions Soleil.

Elle appuya sur un bouton de son bracelet qui projeta devant elle un hologramme du système solaire : le Soleil trônait au centre et les planètes minuscules en comparaison gravitaient autour avec la régularité d’un métronome. En voyant une petite boule bleutée emportée dans ce ballet planétaire, Oslan eut un petit pincement au cœur. Les paupières de Léa étaient humides. Cette Première Terre, glorifiée, magnifiée dans les cours d’Histoire faisait désormais partie de la mythologie de l’Exil, de ces derniers survivants dont chaque membre de cet équipage improbable était un descendant. Corey et Sorbier regardaient tous deux cette lumière bleue qui flottait, à distance, sans oser s’approcher, comme derrière une vitrine on contemple un produit de luxe inaccessible.

De son visage lisse et inexpressif, la créature regardait aussi ce spectacle féerique. Elle plongea une main dans cette scène holographique, et de façon inexplicable, se saisit de la perle d’un azur phosphorescent entre le pouce et l’index. Les autres planètes, imperturbables, poursuivaient paisiblement leur course autour de l’étoile jaune. La créature pencha légèrement la tête sur le côté, ouvrit les yeux en grand, et, resserrant son index sur son pouce, fit disparaître la représentation de la Première Terre en une myriade de grains lumineux qui s’évaporèrent en un instant. Mystifiés, Hateya et les autres ne surent quoi dire. Les secondes s’écoulèrent dans le silence le plus total, puis la capitaine se raclant la gorge, reprit :

– Depuis, de génération en génération, nous errons dans l’espace explorant les planètes susceptibles de nous convenir. Nous sommes venus en amis et nous recherchons un nouveau refuge.

Pendant qu’elle récitait son discours, Hateya sentit sous sa combinaison une cordelette attachée autour de son cou. C’était un collier fait de plumes et d’ossements, une amulette transmise de mère en fille depuis la nuit des temps. Une relique d’un peuple disparu à tout jamais, comme bon nombre d’autres, exterminé par la folie ou la rationalité de ses semblables. Après tout, l’Humanité méritait peut-être son errance dans le vide intersidéral. Cette errance prendrait-elle fin aujourd’hui ? Rien n’était moins sûr.

La capitaine invita par la suite d’un geste de la main chaque membre de l’expédition à se présenter. « Oslan, Sourcier en second, géologue », « Léa, biologiste », « Corey, technicien en chef », puis « Sorbier, prospecteur des Compagnies minières », ce à quoi, Corey ajouta dans sa barbe : « minard ». Sorbier, qui avait entendu, émit un léger grognement réprobateur. L’acoustique des casques et des microphones était excellente.

– Nommer, c’est aussi diviser, répéta la créature.

Feignant d’ignorer la remarque, Corey se mit à quatre pattes pour ramasser les débris de son traducteur. La plupart des composants étaient grillés, mais il en restait certains intacts, encore susceptibles de dépanner pour ses prochaines œuvres. Il releva la tête vers l’humanoïde :

– Un truc me taraude les méninges… Comment avez-vous pu comprendre le fonctionnement de mon appareil et apprendre notre langue aussi rapidement?

– Un objet primitif, une technologie obsolète. Ce que vous nommez langage était également désuet parmi nous.

– Sans nom, sans langage, mais comment communiquiez-vous alors ? s’exclama Sorbier.

Le prospecteur fut presque surpris de sa question quand il la posa. Il n’était pas censé jouer les ethnologues sur cette planète, mais servir les intérêts du Consortium qui exigeait l’établissement d’une colonie humaine. Pas uniquement pour la survie de l’espèce, mais aussi et surtout pour l’expansion d’une économie stagnante voire moribonde. Malgré tout, l’envie de savoir de Sorbier l’emporta sur tout le reste à cet instant précis, au point que ses yeux brillaient comme ceux d’un enfant.

La créature resta immobile pendant quelques secondes, silencieuse. Réfléchissant sans doute au mot le plus adéquat dans le langage de ces êtres si primitifs, avant d’articuler :

– La Symbiose.

– Et qu’entendez-vous par « symbiose » ? interrogea Léa.

Dans le monde du vivant, la biologiste savait parfaitement ce qu’était la symbiose. Cette association durable entre plusieurs organismes d’où émerge un tout dépassant la simple somme des parties. Cependant, elle devinait que ce terme dans la bouche de la créature recouvrait une réalité différente, ce qui avait le don d’aiguillonner davantage encore sa curiosité, tout comme celle de son frère. Celui-ci tendu tout entier vers la créature, se retenait tant bien que mal d’avancer . La peau de l’humanoïde prit des tons verdâtres.

– Tout ne peut s’expliquer par des mots, déclara-t-il. Vous paraissez plus intéressés par les paroles que par les faits. Le langage est un obstacle à la réalité, un intermédiaire superflu et trompeur. La Symbiose, comme toute chose, ne peut se comprendre que par l’expérience.

Hateya commençait à s’impatienter devant ce qui ressemblait à un mauvais jeu de devinettes. Elle décida de passer à la vitesse supérieure. Elle posa alors toute une série de questions à la créature, lui demanda où se trouvait son peuple, si d’autres espèces vivaient sur cette planète… Il y avait-il des végétaux et si oui, utilisaient-ils la photosynthèse pour capter l’énergie de leur étoile ? Mais invariablement, la créature répondait : « La Symbiose ». En d’autres circonstances, cela aurait pu être considéré comme une insulte. Mais Hateya comprit qu’il n’en était rien. Si cette « Symbiose » était la réponse à toutes leurs questions, alors il fallait en percer ses mystères.

– Comment accéder à cette Symbiose ? s’informa Hateya.

La créature dodelina de la tête et se tourna vers Oslan, puis Léa.

– Devenir Un.

Puis elle s’effrita, s’émietta en plusieurs petites bestioles qui se dispersèrent en un linceul grouillant sur le sol. Leur procession lente, patiente, encercla Léa et Oslan. Elles tournoyaient à une cadence hypnotique autour des deux jumeaux qui, ne sachant quoi faire, se laissèrent envoûter sans résister. L’invitation était trop tentante. C’était une danse païenne d’un autre âge, sous le regard impénétrable des totems ancestraux. Sans s’en rendre compte, le frère et la sœur se rapprochèrent épaule contre épaule puis main contre main.

Une couche blanchâtre et visqueuse se forma au pied du frère et de la sœur, puis progressa à vue d’œil sur les mollets, les genoux, jusqu’aux hanches. Corey voyant ses compagnons pris dans cette gaine vivante s’apprêta à dégainer son pistolet, mais Hateya l’en dissuada d’un mouvement de tête. Puis, laissant le mécano et le prospecteur derrière elle, elle traça de la main, sur le sol gravillonneux et humide, une large spirale, et s’installa au milieu en tailleur. Elle tourna la paume de ses gants face au ciel, ferma les yeux et marmonna d’une voix sourde des incantations compréhensibles d’elle seule.

Sous le crépuscule indigo, rougeoyant à l’horizon, la créature sous sa forme d’enveloppe gélatineuse avait recouvert entièrement les deux jumeaux, désormais isolés du reste de l’univers par un étrange cocon.

Les pupilles dilatées au maximum, les yeux d’Oslan grands ouverts ne voyaient rien. Tout comme ceux de Léa. L’obscurité la plus totale régnait. Oslan appela sa sœur, et Léa appela son frère. Aucune réponse ne résonna dans les casques. Juste le bruit de leur respiration. Alors, l’un et l’autre tâtonnèrent, se cherchèrent, continuèrent de s’appeler, en vain. Jusqu’à ce que la panique s’emparât d’eux. Leurs mouvements devinrent désynchronisés, incohérents.

Tout à coup, les ténèbres se retirèrent, et la lumière fut. Aveuglante, brûlante. Les jumeaux fermèrent les yeux, s’écroulèrent au sol, une main devant leur visière pour échapper à la morsure de ce jour nouveau. Puis, une fois leur rétine habituée à l’éclatante blancheur environnante, ils se relevèrent et regardèrent autour d’eux. Oslan vit Léa et Léa vit Oslan. Elle l’appela à travers son casque et il fit de même, mais seul le mouvement des lèvres indiquait à l’un et à l’autre qu’ils essayaient de se parler. Les systèmes de la combinaison semblaient hors-service, mais tous deux pouvaient respirer. Pris d’une impulsion irrépressible, Oslan osa décrocher la sécurité de son casque et le retira d’un mouvement brusque. Sa sœur l’imita. Ils hésitèrent un bref instant à respirer par les narines, puis laissèrent filtrer un air incroyablement pur et frais jusque dans leurs poumons. Ils sourirent jusqu’aux oreilles et sautèrent de joie en se faisant des accolades fraternelles. Oslan regarda Léa dans le bleu de ses yeux. Léa le fixa en retour. Ils ne savaient pas pourquoi, mais ils étaient heureux.

Après s’être longtemps serrés l’un contre l’autre, s’être frotté le dos pour se réconforter mutuellement, ils examinèrent  leur environnement avec plus d’attention. Le ciel se confondait avec le sol en un blanc immaculé. Il n’y avait pas d’horizon. Une plume tomba lentement devant Léa, qui la recueillit sur sa paume ouverte. Elle leva la tête, mais ne vit rien d’autre que le blanc du ciel. Sauf une autre plume qui tombait un peu plus loin. Puis une autre, et ainsi de suite, à chaque fois plus loin. Par terre, Oslan remarqua des petits ossements, que leur couleur blanchâtre avait camouflés jusque-là. Ces ossements disposés en deux lignes parallèles formaient comme un chemin, sur lequel des plumes se déposaient en un mince duvet. Léa prit Oslan par la main. Ils échangèrent un nouveau regard, puis s’avancèrent sans bruit sur ce sentier qui se perdait à l’infini.

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– Euh, mais c’était pas prévu ça, dit Corey qui se serait bien gratté le menton si ses gants et son casque ne l’en avaient empêché.

Hateya, toujours assise au milieu d’une spirale qu’elle venait de tracer sur le sol, psalmodiait dans un état de transe cataleptique, les yeux révulsés, la tête levée vers les premières étoiles. Corey avait l’impression de voir une étrangère, pas la personne raisonnée qui avait dirigé tant d’expéditions auparavant.

– La capitaine ne semble plus vraiment en état de donner des ordres, déclara Sorbier.

Il se tourna vers le cocon qui enveloppait les deux jumeaux.

– L’officier en second et sa sœur semblent aussi en incapacité de prendre la moindre décision, poursuivit-il. Il me paraît donc logique que le commandement me revienne.

Corey n’était visiblement pas de cet avis.

– Minute papillon ! Je crois qu’il y a maldonne là. Moi, je suis un membre à part entière de l’expédition depuis de longues années. Vous, le minard, n’êtes qu’une pièce rapportée depuis peu. Si de nous deux quelqu’un doit prendre des décisions, c’est bien moi !

– Pour qui vous prenez-vous ? Je suis le représentant de l’organisme qui finance cette expédition. Et contrairement à vous, j’ai des diplômes en management. C’est moi le plus légitime ici.

Pendant que Corey et Sorbier argumentaient sur la préséance de l’un sur l’autre, la nuit tombait sur la planète. Les deux lunes en forme de croissants rose pâle s’enchevêtraient sur la voûte céleste riche d’étoiles. Mais cette nuit, douce, limpide et cristalline, ignorait tout de la sublime fureur qui s’apprêtait à déferler sur elle.

Tout là-haut, Esperanza 207-G, après des décennies de calme, était entrée dans une colère divine. De cet astre de feu avait jailli une protubérance démesurée, d’une taille comparable au diamètre de l’étoile. Une guirlande de plasma, une fontaine de lumière confinée dans une boucle par une intense activité magnétique. Esperanza n’était peut-être qu’une naine rouge, elle n’en restait pas moins une formidable usine thermonucléaire capable de terrifiantes sautes d’humeur. Et pour cause, des particules ionisées, par vagues, mers et océans, venaient de traverser des dizaines de millions de kilomètres à une vitesse proche de la lumière pour s’abattre avec une violence inouïe sur Terra 56. La planète tellurique n’avait que son champ magnétique pour seule défense, et celui-ci ployait sous le déluge stellaire. D’habitude invisible, ce bras de fer céleste allait cette fois-ci prendre les Sourciers pour témoins.

Le ciel se piqueta d’étincelles, puis s’embrasa d’une aurore multicolore aux accents psychédéliques. Corey et Sorbier se turent tout net. Devant cette symphonie visuelle, leur querelle pouvait bien attendre. Des flammes électriques de l’au-delà, couleur émeraude, améthyste, vermeil et turquoise, tombèrent sur les plaines en rideaux de soie fluorescente. Elles dessinaient sur la toile de la nuit des méandres et des arabesques stroboscopiques qui s’étiraient vers l’infini, caressaient la cime des montagnes lointaines à l’autre bout du canyon. À cet instant, n’importe qui aurait pu croire aux fantômes et aux esprits.

C’est alors que le sol se mit à murmurer, à grommeler pour enfin rugir. Il trembla si fort que Corey et Sorbier perdirent l’équilibre, chutèrent avec un bel ensemble. Par endroits, le sol se fissura. D’impressionnants blocs de roches se détachèrent des parois tremblantes du canyon. L’un d’entre eux tomba près des explorateurs en plein milieu du cours d’eau. Dans un fracas assourdissant, d’immenses gerbes d’eau éclaboussèrent Corey et Sorbier. À en juger par la violence de ce séisme, ce n’était pas une simple réplique du précédent. C’était plutôt le précédent qui était une prémisse de ce cataclysme. Après l’étoile, c’était au tour de la planète d’entrer dans une rage folle. Ignorant tout de la catastrophe en cours, Hateya restait impassible, dans son état second.

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Oslan et Léa avançaient main dans la main le long du chemin de plumes. En l’absence de tout repère, sans montre, sans soleil, ni lune, ils ignoraient depuis combien de temps ils marchaient,  quand une brise effleura leurs joues pâles. Au début fraîche, elle devint bientôt glaciale, mordant la peau des jumeaux. Le blanc environnant, parfaitement uniforme au début du chemin, était parcouru de lézardes sombres qui s’agrandissaient de plus en plus. Elles finirent par remplacer le sol et le ciel blanc. Le voile immaculé, une fois déchiré, laissa place à un paysage minéral, fait de granit, de grès et de basalte. Les jumeaux balayèrent du regard ce nouveau décor. Ils étaient à présent en pleine montagne, au milieu d’un cirque immense dont les flancs débordaient de chutes d’eau et de cascades à hauteur de ciel qui se jetaient dans un torrent bouillonnant. Des épaves métalliques gisaient çà et là. Certaines semblaient gigantesques, de la taille d’un vaisseau.

Bientôt un nouveau bruit se mêla au murmure du vent. La montagne frissonna. De toutes ses anfractuosités, la roche suinta du liquide blanchâtre qui n’en était pas un. Des petits vers blancs s’extirpaient en continu de cette épaisse muraille grise pour former des entrelacs gélatineux telle une gigantesque toile d’araignée. Tous convergeaient vers le centre de l’amphithéâtre naturel, s’y entassaient, s’agglutinaient en une boule qui grossissait à toute allure. Au point d’occulter la montagne elle-même pourtant démesurée. Cette sphère blanche et massive comme un monde se dressait devant la roche tel un monument vivant. Puis sa teinte vira jaune, presque au doré. Et les cascades se figèrent, entrèrent en ébullition et commencèrent à s’évaporer. Oslan serra plus fort la main de sa sœur. Elle en fit de même. La sphère se rétracta légèrement, puis se désagrégea d’un coup en une fontaine de sang. Le déferlement morbide fut si violent et intense qu’il changea l’eau limpide du torrent en un fluide visqueux et nauséabond. Le cours d’eau et de sang déborda dans tout le cirque, emportant avec lui le frère et la sœur qui, pris de vitesse, ne purent fuir à temps.

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Dans le canyon, le gros du tremblement de terre était passé. Toujours allongé sur le dos, Corey secouait la tête, agacé.

– Il ne manquait plus que ça. Je savais qu’on aurait dû repartir dès la première secousse.

– Je crois que le moment est assez malvenu pour les « je vous l’avais bien dit », répliqua le prospecteur d’une voix nasillarde.

Pendant qu’un grondement issu du fond des âges retentissait sur toute la planète, les deux Sourciers avaient toutes les peines du monde à se redresser. Le petit gabarit de Sorbier lui permit d’être le premier à se remettre debout, tandis que Corey était toujours à terre.

– Je ne pensais pas un jour me retrouver dans un shaker géant, remarqua le technicien. C’est un coup à chopper le mal de mer… ou de terre… Enfin bref, vaut mieux pas traîner ici.

– Nous sommes d’accord, pour une fois.

Sorbier tendit une main à Corey pour l’aider à se relever sur ses grandes guibolles. Le mécano hésita un bref instant, fit la moue, puis accepta l’offrande avec un bah résigné. Les secousses s’étaient calmées, mais le pire restait à venir. Les poussières en suspension, qui jusque-là restaient discrètes, juste gênantes pour la visibilité à grande distance, se firent plus denses. Et des fumerolles jaillirent un peu partout du sol trahissant, les contraintes incommensurables qui se jouaient sous les pieds des explorateurs. Corey bondit en arrière pour en éviter une qui crevait juste sous ses pieds, se raccrocha aux épaules de Sorbier.

Tous deux n’avaient pas besoin d’être géologues comme Oslan pour comprendre la gravité de la situation.

– On est mal là… dit Corey, les yeux rivés sur la montagne. Du coup, je ne suis pas sûr que le Consortium accepte de financer une colonie sur cette planète.

– Mais faîtes quelque chose, bon sang ! cria Sorbier qui tremblait déjà.

La chaîne de montagnes se boursouflait distinctement, comme prise de spasmes et de douleurs. Les roches se déformèrent à tel point, qu’elles finirent par atteindre leur point de rupture. Et ce qui devait arriver arriva. Une gigantesque explosion pulvérisa le sommet des pics, ne laissant plus à leur place qu’un cratère monstrueux. Des gerbes de fumées grises et noires s’en éjectèrent à la vitesse du son, dessinèrent des épines éphémères puis s’élevèrent majestueusement dans les airs. Se dressa une colonne cotonneuse chargée de particules, de roches et de poussières, dont les frottements généraient de multiples arcs électriques. Vue de loin, une telle démonstration de puissance était splendide. Mais les deux hommes ne savaient que trop bien que les nuées ardentes ne tarderaient pas à venir à eux. Ce n’était qu’une question de minutes…

Le tumulte du ruisseau réveilla Oslan. Il souleva douloureusement ses paupières l’une après l’autre. Son corps fourbu, il se mit debout avec toutes les peines du monde, puis scruta les alentours. Il aperçut sa sœur, inanimée, à une douzaine de mètres sur la berge. Le mouvement régulier de sa poitrine rassura Oslan avant même qu’il n’ait eu à s’inquiéter. Elle était vivante. Elle avait l’air si paisible, assoupie, qu’il préféra la laisser se reposer encore un peu.

Mais soudain une ombre s’allongea sur la silhouette de la sœur. Tellement sombre qu’il ne pouvait s’agir d’un nuage. Oslan leva les yeux, pâlit en découvrant une silhouette horrifique d’une douzaine de mètres de haut. Le pied d’un colosse de métal gainé de filaments blanchâtres était sur le point d’écraser Léa. Son sang ne fit qu’un tour. Oslan fit une roulade et se jeta sur sa sœur. Le pied de fer écrasa le sol rocheux juste à côté d’eux dans un vacarme assourdissant. Puis la machine s’éloigna, laissant une grosse empreinte plus ou moins en ellipse à l’emplacement de Léa. Heureusement, in extremis, Oslan était parvenu à pousser sa sœur suffisamment loin pour la sauver d’une mort certaine. Elle était saine et sauve ! Il la secoua, la gifla même, et après quelques secondes, derrière une longue mèche blonde, papillonnèrent de grands yeux bleus. Elle était belle, se dit Oslan. Mais il évacua aussitôt cette pensée coupable de son esprit. C’était sa sœur. Elle n’eut même pas le temps d’ouvrir la bouche qu’il la prit par la main pour l’emmener en haut d’une petite colline à proximité. Avec un peu de chance, ils y seraient davantage en sécurité. Le géant mécanique quant à lui, qui ne semblait pas avoir remarqué la présence des jumeaux, continuait de déambuler vers une destination inconnue.

Une fois au sommet, Oslan reprit bruyamment son souffle, les mains sur les genoux. Léa, exténuée, s’assit posant ses mains en arrière sur un sol couvert d’une sorte de mousse végétale noire. Elle renifla ostensiblement puis grimaça. Une odeur d’oxydation, de rouille empestait l’air. Elle ne provenait pas de la mousse au sol. Oslan renifla sa combinaison. Léa fit de même. Ils étaient trempés, pas uniquement par la sueur de l’effort, mais surtout à cause de leur croisière involontaire dans le torrent de sang. Les jumeaux se consultèrent du regard puis retirèrent leur combinaison, qui laissa échapper des filets d’un fluide rouge et visqueux. Léa, écœurée tant par l’aspect que par l’odeur épouvantable, eut toutes les peines du monde à se retenir de vomir.

Une fois débarrassés de leurs gants, bottes et tenue devenus inutiles, ils se retrouvèrent habillés de leur seul sous-vêtement. Cette espèce de grenouillère d’un seul tenant de la poitrine aux chevilles, qui assurait en temps normal la régulation de la température corporelle, était maculée de taches rouge brunâtre. Par chance, l’odeur du sang y était beaucoup moins prégnante. Soulagés, Oslan et Léa purent profiter de la vue imprenable qui s’offrait à eux. Le soleil couchant colorait le paysage de tons orangés. Les formations nuageuses ocre voguaient insouciantes comme de l’écume. Cela aurait pu être un paysage idyllique si, sur les plaines turquoises environnantes, ne s’étalaient pas des squelettes et des cadavres en décomposition par milliers. Le frère et la sœur ne purent s’empêcher de détourner la tête un bref instant. Mais une curiosité morbide reprit le dessus sur leur dégoût. Au bout de quelques minutes, ils virent arriver d’immenses engins de forme rectangulaire. Ces derniers  flottaient à basse altitude au-dessus de ce cimetière à ciel ouvert. Certains étaient si grands qu’ils occultaient l’astre rouge. Ils émettaient de puissantes vibrations, qui résonnaient jusque dans les corps des jumeaux. Sous chaque engin, des crevasses immenses, des collines massives ou des canyons profonds se dessinaient et se sculptaient, défigurant totalement le paysage. Des gerbes de laves remontaient à la surface en geysers de feu, que semblaient aspirer ces aéronefs de terraformation.

Alors qu’Oslan et Léa regardaient ce terrifiant, mais fascinant spectacle, la température chuta brutalement. Ils frissonnèrent de concert. La luminosité baissa d’un coup. L’astre rouge n’était pas couché pourtant. Le frère et la sœur levèrent la tête. Au-dessus d’eux s’avançait un engin semblable à ceux de la plaine. La carlingue était recouverte d’enchevêtrements blanchâtres et gélatineux donnant à l’ensemble un aspect à mi-chemin entre le mécanique et l’organique. Il émettait un bruit léger qui se transforma rapidement en un atroce bourdonnement. Les jumeaux se bouchèrent les oreilles pour atténuer la douleur, en vain. Leurs jambes fléchirent. Ils s’accroupirent tellement leurs tympans leur faisaient mal. Soudain, le sol se déroba sous leurs pieds d’un seul coup. La colline s’éventra comme une motte de beurre. Un trou béant apparu comme par enchantement, engloutissant Oslan et Léa dans l’inconnu du vide.

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La pluie de cendres autour du supervolcan commençait à occulter les lumières fantasmagoriques qui dansaient dans le ciel. Et la déferlante pyroclastique aux proportions vertigineuses s’accompagnait d’une coulée de lave qui s’engouffrait dans le canyon.

Sorbier agrippa la combinaison de Corey, toutes ses prétentions oubliées :

– Faîtes quelque chose, je vous en supplie, on va tous crever dans ce trou à rat !

Le mécano s’efforça de garder son sang-froid :

– Calma chico ! À chaque problème, sa solution. Et dans mon métier, on a l’habitude de trouver des solutions.

La voix de Sorbier grimpa dans les aigus :

– Quelles solutions ?

– Ça, c’est la question à un million de crédits…

Sorbier, tétanisé par la peur, tenait un air hébété. Corey réfléchit à toute allure. Il devait vite trouver quelque chose pour ramener le prospecteur à la raison. Il n’était pas censé être le seul membre encore sain d’esprit. D’habitude, c’était plutôt l’inverse. Il tendit son pistolet à Sorbier.

– Vous savez vous servir de ça ?

Sorbier hocha la tête, un peu calmé par l’autorité du mécano. Celui-ci poursuivit :

– Tirez sur l’ectoplasme. Libérez les jumeaux.

– Euh… d’accord, répondit timidement le prospecteur. Et vous ?

– Je vais réveiller Hateya. La séance de yoganova a assez duré.

Sorbier se dirigea vers le cocon blanchâtre qui renfermait Oslan et Léa pris dans cette « Symbiose ». Le prospecteur tira une première salve qui laissa un trou superficiel sur la peau de la créature. Un petit rictus de satisfaction se forma sur ses lèvres. Mais à peine eut-il le temps de savourer sa petite victoire que le trou se résorba aussi vite qu’il était apparu. Les bestioles qui composaient cette chose avaient des capacités de régénération prodigieuse.

– Nous avons un problème… cria Sorbier de sa voix éraillée en direction de Corey.

Corey lui prêta à peine attention, trop concentré sur ce qu’il s’apprêtait à faire à sa supérieure.

– Excusez-moi, chef…

D’un geste ample, il leva son bras droit pour frapper le casque d’Hateya. Il avait réglé la puissance de son exosquelette au minimum, pourtant le crâne de la capitaine heurta la visière avec fracas. Elle n’était plus en transe, elle était totalement inconsciente. Corey grimaça. Ce n’était pas vraiment ce qu’il avait prévu.

Sorbier continuait à tirer. Mais il avait beau vider son chargeur sur la créature, rien n’y faisait. Chaque blessure guérissait instantanément. Il jeta son arme, se laissa tomber sur les genoux.

– Fais chier ! hurla-t-il entre deux sanglots.

Il savait bien qu’il ne parviendrait pas à libérer le frère et la sœur. Il savait bien qu’il avait échoué dans sa tâche. Mais pendant qu’il reniflait, il sentit une petite tape sur son épaule.

– Vous avez fait ce que vous avez pu, dit Corey sans grande conviction.

Sorbier ravala ses larmes. Il se releva, un peu honteux, évitant le regard de son équipier. La coulée de lave approchait au fond du canyon. Sa lueur rouge emplissait l’espace entre les parois. Corey, malgré la régulation thermique, avait déjà l’impression de sentir la chaleur transpercer sa combinaison.

–Venez, emmenons la Capitaine à bord de Roxie, poursuivit le technicien. On peut encore la sauver, elle.

À l’aide de Sorbier, Corey souleva Hateya par les épaules, de part et d’autre, puis ils la traînèrent en direction du tout-terrain. Aucun ne se retourna vers la prison gélatineuse dans laquelle étaient enfermés les jumeaux. Par détermination ou par lâcheté ?

– Dites, Corey, nous ne sommes pas des salauds, n’est-ce pas ? demanda Sorbier d’une petite voix presque enfantine.

Corey déglutit.

– Je ne sais pas…

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Pendant leur chute dans l’abîme, Oslan ne pensait qu’à Léa. Et Léa ne pensait qu’à Oslan. Ils se tenaient la main et ne se lâchaient pas. Ils ne se lâcheraient jamais, pensaient-ils. Tout était noir autour d’eux, seul le fond semblait éclairé, d’une lueur aux tons rouges. De la lave peut-être. Puis quelque chose vint griffer la joue d’Oslan. Et une autre chose laissa une éraflure sur la jambe de Léa. Ces agressions insidieuses se multiplièrent. Tout était si sombre autour d’eux qu’ils peinaient à distinguer quoi que ce soit. Mais Oslan sentit quelque chose de froid au contact de sa peau, quelque chose de souple. Ça le touchait désormais de toute part. Ça bruissait. Ils se rendirent compte finalement qu’ils étaient en train de dégringoler d’un arbre géant aux feuilles noires. Et les branches ralentissaient leur dégringolade.

Leur chute se poursuivit jusqu’à ce qu’ils heurtent une surface bleue. Pourtant ils pouvaient encore voir des lueurs plus bas. Au toucher, cette surface était relativement ferme, sans être aussi dure que de la roche. Elle était chaude également, presque humide. Soudain, la surface pencha sur le côté et un vent fort ébouriffa les cheveux blonds du frère et de la sœur.

La lueur en bas devint jour. Un soleil grenat à son zénith baignait dans un ciel aux reflets magenta. La montagne au loin, paisible et majestueuse contemplait des créatures volantes en forme d’aile delta de grande dimension. L’atmosphère, plus dense grâce à la gravité, permettait sans doute l’existence de ces êtres volants aux dimensions supérieures à celles de leurs homologues de la Première Terre. L’une de ces créatures se rapprocha, une sorte de raie manta géante. Sa peau était d’un bleu similaire à la surface sur laquelle se tenaient Oslan et Léa qui comprirent aussitôt : ils étaient sur le dos d’une de ces créatures volantes.

Leur monture céleste survola en rase-motte des plaines turquoise qui grouillaient de vie. Des espèces de rats géants à six pattes munis de cornes galopaient en troupeau au milieu de ce qui pouvait s’apparenter à des sortes d’anémones vertes fixées sur la roche. De ces polypes sortaient des tentacules qui tels des lassos attrapaient des petites bestioles volantes qui s’aventuraient dans les parages. Au bord d’une falaise, il était aisé de distinguer de larges colonies de vers blanchâtres en train de ronger la mousse noire qui recouvrait la pierre.

Puis, le panorama s’ouvrit sur la mer rouge vermillon dont la surface brillait comme un rubis. L’ombre de la raie manta volante sur laquelle se trouvaient le frère et la sœur s’étirait sur les vagues. La créature monta légèrement en altitude, puis plongea à une vitesse vertigineuse dans l’océan. Les jumeaux n’eurent même pas le temps de prendre peur qu’ils étaient déjà sous les flots.

Tandis que leurs corps coulaient dans cet océan d’eau douce, Oslan et Léa retenaient leur respiration de leur mieux. Des bulles d’air en filet s’échappaient du coin de leur lèvres.  Ils battirent désespérément des bras et des jambes pour remonter à la surface, mais quelque chose dans cet océan étrange les entraînait vers le fond en dépit de leurs efforts. Léa devenait livide. Elle était au bord de la noyade. Oslan ressentait aussi le manque d’oxygène, mais estima qu’il pouvait tenir davantage que sa sœur. Il la regarda droit dans les yeux dans une pénombre grandissante. Léa, cligna imperceptiblement des paupières. Oslan hésita. Les yeux de Léa commençaient à sortir de leurs orbites. Oslan prit son menton et posa alors ses lèvres sur les siennes. Elle ne se débattit pas. Lui expira lentement. Pendant ce temps, elle posa sa main sur la joue, tendrement, puis elle lui renvoya une bouffée d’air. Oslan, surpris, eut un mouvement de recul, mais Léa l’empêcha de s’éloigner, retenant son visage contre le sien. De sa langue, Léa explora les recoins de la bouche de son frère. Oslan l’imita. Ils s’enlacèrent étroitement, mêlant leurs membres en une inextricable étreinte sous-marine. Leurs cœurs battaient à l’unisson, sans honte, sans tabou. Juste deux êtres qui s’aiment, qui s’aimaient et s’aimeraient toujours. Le temps n’existait plus. L’espace non plus. Dans les fonds abyssaux, hors de portée de la lumière du jour et des regards indiscrets, des lueurs phosphorescentes, plus nombreuses à chaque instant, dansaient.

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Roxie roulait à toute allure dans le canyon, sur la rive du cours d’eau asséché. La lave était désormais une réalité immédiate et brûlante. Elle léchait d’ores et déjà le train arrière du véhicule.

– Est-ce que cet engin est… euh… résistant à la lave ? s’inquiéta Sorbier.

Corey serrait les doigts sur son levier des vitesses.

– Vous voulez savoir si j’ai prévu qu’on allait devoir échapper à une coulée de magma lors d’une course-poursuite dans un canyon ? La réponse est non.

– Pourquoi savais-je que vous alliez dire cela…

Corey, malgré une concentration extrême, était débordé par les multiples indicateurs de son tableau de bord. Chacun d’entre eux semblait lui crier « au secours » en clignotant rouge vif. La poussière lui bouchait la vue à trois mètres. À peine parvenait-il à slalomer entre les ornières, les geysers et les éboulis.

Sur la banquette derrière lui, aux côtés d’Hateya toujours inconsciente, Sorbier surveillait avec angoisse la progression de la lave. Elle commençait déjà à faire fondre l’arrière du châssis. Puis les roues arrière finirent par lâcher. Pas de taille à lutter face aux milliers de degré, elles se désolidarisèrent du véhicule, poursuivant sur quelques mètres leur fin de course. En un instant, le magma insatiable les engloutit.

Corey serra les dents. Il leur restait encore les quatre roues motrices, mais les bugs d’affichage  pullulaient sur ses écrans de contrôle. Mauvais signe. Les instruments de mesure devaient être touchés eux aussi. Et les autres systèmes électroniques ne tarderaient sans doute pas à rendre l’âme.

– Roxie, ne nous abandonne pas tout de suite, je t’en prie…

La chaleur était plus que caniculaire. Sorbier, aux premières loges, suait à grosses gouttes. Il avait l’impression de rôtir dans un four. C’était dans ces instants-là, songea-t-il, que la foi pouvait se révéler utile. Il n’était pas croyant et le regrettait. Cela l’aurait sans doute aidé à accepter l’idée de mourir. Il baissait la tête, résigné, quand la voix de Corey résonna dans son casque :

– Hé Sorbier ! C’est pas le moment de vous endormir ! Venez devant avec la Capitaine. On va tenter le tout pour le tout.

Sorbier le regarda sans comprendre. Que lui voulait-il ? Mais le prospecteur n’avait pas vraiment le cœur à débattre avec le mécano. Il devait lui faire confiance. Il souleva péniblement Hateya et la hissa avec lui sur la banquette, la cala sur ses genoux. Sous le poids de l’officier et de sa combinaison, il gémit de douleur.

– Attachez votre ceinture, ajouta Corey. C’est le moment de dire adieu à Roxie.

Sorbier réussit l’exploit de blêmir davantage :

– Comment ça « adieu » ?

– On va s’éjecter.

Sorbier faillit s’étrangler :

– S’éject…

– Tenez fermement la Capitaine, l’interrompit Corey. Si vous la lâchez, je vous jette moi-même dans la lave.

– J’espère que ça va marcher, lâcha le prospecteur dans un soupir.

Le mécano grimaça :

– Vous n’êtes pas le seul…

Corey caressa tendrement le tableau de bord et le volant de sa Roxie. Il pouvait presque sentir la lave dans son dos. Elle dévorait à présent la banquette et les roues du milieu qui oscillaient dangereusement autour de leur axe de rotation. Puis les roues se détachèrent. Le tout-terrain s’apprêtait à partir en tête à queue au moment où Corey appuya de toutes ses forces sur un bouton.

– Maintenant ! cria-t-il.

Sorbier ferma aussitôt les yeux et serra Hateya encore plus fort. Il se retrouva propulsé dans les airs comme un boulet de canon. Ensuite, un moment de flottement s’installa. C’était peut-être ça la mort… Il chuta comme une pierre avant d’avoir pu répondre, heurta le sol avec violence. Il rouvrit les yeux. Il était toujours vivant, encore sanglé à son siège, avec Hateya entre ses bras. À côté, Corey, la tête légèrement penchée en arrière respirait fort. Celui-ci se mit à rire nerveusement à gorge déployée. Sous leurs pieds, au lieu du plancher du rover se trouvait de la roche turquoise. Plus bas, beaucoup plus bas, la traînée de lave emportait ce qui restait de Roxie sur son passage. Corey, Sorbier et la capitaine venaient d’être propulsés sur une corniche au-dessus du canyon.

– Mais comment avez-vous fait ? demanda Sorbier à son comparse.

– De la chance. Faut croire que notre heure n’était pas encore venue.

Corey se leva du siège tout sourire et aida Sorbier à porter Hateya. Sur leur système de localisation, le vaisseau n’était plus très loin. Heureusement, car tout autour d’eux, des dômes et des cratères surgissaient de terre, crachant des panaches de fumée noire qui tapissaient le ciel de nuages épais. Le tonnerre grondait.

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Oslan et Léa ne faisaient plus qu’un. Au milieu de rien et de tout à la fois. Le phytoplancton bioluminescent tout autour d’eux, pléiade de microalgues et autres organismes unicellulaires, formait une bulle protectrice scintillante contre le noir profond des abysses. Il était à elle. Elle était à lui. Puis les points lumineux tournoyèrent et défilèrent si vite qu’ils devinrent des traits. Il n’était plus possible de savoir qui se déplaçaient des corpuscules ou des jumeaux. Un peu des deux sans doute.

Et les lumières se réagencèrent, s’agrégèrent pour former des motifs vaporeux aux couleurs éthérées, en forme d’iris ici, ou d’éponge là… Des galaxies elliptiques, d’autres en spirale qui tournaient sur elles-mêmes comme des litanies de prières. Des amas globulaires bleutés balisaient le voyage, puis un flash lumineux intense apparut sur le côté. Une supernova brilla comme mille étoiles avant de disparaître à tout jamais.

Oslan et Léa se tenaient par la hanche. Ils flottaient dans l’immensité. L’oxygène n’était plus un problème, ni le chaud ni le froid d’ailleurs. Libérés des contingences physiques et de la causalité, ils ne faisaient plus qu’un avec le cosmos.

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Dans le cockpit du vaisseau régnait un calme trompeur. Corey et Sorbier, débarrassés de leur encombrante combinaison spatiale, étaient engoncés dans leur siège, sans mot dire. Le visage maigre du prospecteur affichait un air pincé. Le mécano avait les yeux cernés de fatigue. Il n’avait pas pris la peine de recoiffer sa crête de cheveux verts, que le port du casque avait plaqués sur son crâne. La bonne humeur qui avait suivi leur échappée s’était totalement dissipée. Pas uniquement parce que l’expédition était un échec. Ce n’était pas la première fois, loin de là. C’était le doute et la culpabilité qui les tourmentaient. Ou plutôt le doute de la culpabilité. C’était peut-être pire. Se poser la question en boucle. Se remémorer ses actes encore et encore. A-t-on fait les bons choix ? A-t-on fait de notre mieux ? Être certain de sa culpabilité permet de s’excuser, de faire amende honorable, et in fine d’être pardonné, au moins à moitié. Mais quand le doute nous ronge, on ne peut jamais faire son deuil.

Les pensées brumeuses des deux hommes s’accordaient parfaitement avec ce qu’ils voyaient à travers la vitre. Le vaisseau traversait un immense nuage, ballotté par des rafales d’une violence ahurissante. Des éclairs zébraient l’atmosphère à chaque seconde, éclairant par intermittence l’intérieur de la cabine où tout était silencieux, ou presque.

– Corey, interpella une voix féminine, faites demi-tour immédiatement.

Sans un bruit, Hateya venait de s’immiscer dans le cockpit. Elle s’était manifestement remise de sa période prolongée de transe, et de la perte de conscience qui avait suivi.

Corey déglutit mais tint bon :

– Négatif, Capitaine. Sauf votre respect, c’est du suicide.

Sorbier garda le silence. Il baissa la tête.

Hateya s’appuya au fauteuil du pilote, elle avait encore de la peine à tenir debout. Sa voix, par contre, était ferme :

– Nous ne repartirons pas sans Oslan et Léa. Ils sont encore vivants… je le sais.

– Mais c’est impossible ! s’exclama Corey. Regardez sur ce moniteur ! Cette planète n’est plus qu’une boule de magma. Vous savez très bien que j’ai raison, Capitaine.

Une image infrarouge s’affichait sur l’écran que le mécano désignait. La présence quasi exclusive de tons très brillants dénotait sans ambiguïté des températures brûlantes à la surface de Terra 56, dépassant par endroit les mille degrés Celsius.

Fort de cette démonstration implacable, Corey pensait avoir convaincue sa supérieure. Mais il se trompait. Quelque chose de froid vint s’appuyer sur sa nuque, quelque chose de cylindrique. Hateya venait de dégainer son pistolet.

– Faites demi-tour. Maintenant, intima-t-elle.

Son doigt exerçait déjà une infime pression sur la gâchette, et son regard noir de détermination ne laissait aucune place à l’ambiguïté.

Sorbier, étrangement, n’eut même pas peur en voyant l’arme pointée sur son voisin. En avait-il tellement bavé qu’il n’était plus capable d’angoisse. Il savait qu’Oslan et Léa ne pouvaient avoir survécu, mais au fond de lui, il était soulagé de devoir retourner en arrière. Contrairement à Corey qui restait totalement hermétique à cette idée. Mais ce dernier n’était pas vraiment en position de force. Il soupira :

– Puisqu’on en est là…

Il inspira très profondément, pianota sur quelques touches du tableau de bord et inclina le manche. Le vaisseau décrivit alors un large demi-cercle pour replonger dans ce qui était devenu un enfer. Dans toutes les directions, les éruptions volcaniques virulentes embrasaient la couche de nuages tant et si bien qu’il était impossible de dire s’il faisait encore nuit. Les éclairs foudroyaient chaque parcelle de terrain, et les coulées de magma en serpentins purifiaient les chemins qu’elles se créaient. Devant eux se déroulait la fin d’un monde dans toute son horreur et sa beauté.

Il faisait désormais si chaud que même la climatisation avait du mal à compenser. À l’intérieur du cockpit, des gouttes de sueur perlaient sur le front des trois Sourciers. En contrebas, le canyon s’était transformé en une rivière de feu, désintégrant les rochers de grès ou de granit à mesure qu’ils étaient charriés par le courant.

Corey descendit le cours du canyon à basse altitude en réduisant la vitesse. Le monde brûlait tout autour d’eux. Il n’y avait aucune chance pour Oslan et Léa. Hateya devait se rendre à l’évidence. Corey insista :

– Vous voyez bien, Capitaine, tout n’est que magma et désolation. Ça ne sert à rien de continuer.

C’était le bon sens même. Néanmoins, Hateya ne pouvait pas y croire, ne voulait pas y croire. Mais hormis le feu et les cendres, il ne restait plus rien. Pas même les larmes naissantes qui séchaient aussitôt sous la chaleur. Oui, il fallait se rendre à l’évidence. D’autant qu’ils ne pourraient pas continuer indéfiniment à survoler cette planète au bord de l’autodestruction. D’un geste las, la capitaine rengaina son arme. Elle allait se résigner à sonner la retraite, quand un détail infime attira son attention à la limite de son champ de vision.

– Là, indiqua-t-elle de l’index, il y a quelque chose.

Corey manœuvra. Il l’avait vu lui aussi. Un point blanc, minuscule. Mais un point blanc qui grossissait à mesure qu’ils s’approchaient. Une boule flottait de façon miraculeuse au milieu de la lave en fusion. Pas de doute, c’était bien la créature qui renfermait les jumeaux. L’enveloppe semblait encore intègre malgré les méchantes brûlures qui parsemaient sa surface. Les bestioles qui composaient la membrane parvenaient à se régénérer sous les assauts continus du magma, mais le processus se ralentissait sensiblement à chaque nouveau clonage. Le pouvoir destructeur de Terra 56 allait finir par l’emporter, bientôt, dans quelques secondes peut-être…

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Alors qu’Oslan et Léa naviguaient entre les pulsars, les géantes rouges et les trous noirs à peine nés, ils entendirent une musique. Une note unique. Le son des origines, fossilisé dans les replis de l’espace-temps. C’était un « la » d’une pureté sans égale. Et un point lumineux surgit d’un petit amas d’étoiles. À mesure qu’ils s’approchaient de cette lueur si ordinaire par rapport aux autres et pourtant si spéciale, elle grandissait et grandissait sans cesse. Elle finit par se dédoubler. Deux astres se chantaient une sérénade, comme s’ils se connaissaient depuis toujours, comme s’ils n’allaient jamais se quitter. Oslan serra Léa par la taille, et Léa l’imita.

Autour de ces deux amants stellaires à la lumière pure et chaude, orbitait un cortège d’astres beaucoup plus petits. Des géantes gazeuses accompagnées de leurs satellites, des astéroïdes, mais aussi une petite boule bleue qui semblait presque vouloir se cacher au milieu de ses compagnes. Oslan et Léa toujours envoûtés par la musique cosmologique avancèrent vers ce paradis oublié et découvrirent l’immensité des océans, admirèrent les continents massifs décorés de verdure et de reliefs enneigés. Des larmes de joie coulèrent de leurs yeux aussi bleus que cette planète. Ce n’était pas la Première Terre, c’était la Deuxième, leur futur foyer.

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Le vaisseau se positionna au-dessus de la créature. Corey fit descendre un câble vers elle. Hateya y était accrochée par la ceinture de sa combinaison. Malgré la chaleur dantesque et les particules cendrées qui voletaient tout autour d’elle, la capitaine restait focalisée sur cet îlot de vie précaire pouvant disparaître d’un instant à l’autre. Et pour cause. Une simple pression sur la peau de la créature la désagrégea aussitôt. Elle avait protégé les jumeaux jusqu’à présent, mais venait de le payer du prix de sa vie, sans qu’Hateya ne comprît vraiment pourquoi. Cela lui importait peu pour le moment. Les longs cheveux blonds de Léa apparurent en premier, puis les traits aquilins d’Oslan. Les deux se tenaient l’un contre l’autre, nus, endormis, en position fœtale, recouverts d’un étrange liquide visqueux et translucide.

Hateya les enveloppa d’une couverture de survie, leur appliqua un masque à oxygène sur le visage, puis les arrima solidement au câble. Elle appuya sur un bouton à son poignet. Corey actionna le treuil depuis le vaisseau et le filin commença à remonter.

Hateya murmura alors sous son casque :

– Les enfants, on rentre à la maison.

FIN