[Prequel] Intelligences : matières premières

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Intégralement écrit par Daz.

Chapitre premier

Rêverie d’un rover solitaire

Début de la transmission : Prélever échantillons. Stop. Analyser. Stop. Envoyer les données vers la Terre. Stop. Balayer devant moi. Si pas d’obstacles, avancer. Et ad vitam, recommencer, dans la poussière rouge des grandes tempêtes extra-terrestres qui hululent au creux de mes capteurs.

Prélever. Analyser. Balayer. Photographier. Gravir. Redescendre.

Patiemment. Avancer. Encore. Bordel. Y’en a marre, c’est pas une vie tout de même, même avec une conscience synthétique des plus limitées.

On m’appelle Curiosité. Je matérialise celle des hommes, et leurs fantasmes sans bornes de la possibilité d’une île dans l’infini glacé d’un espace sans fond et sans forme de vie. Une vraie usine à gaz montée sur roues tant j’embarque d’instruments scientifiques : lasers, interféromètres, et j’en passe. Sur Terre, je pèserai près d’une tonne, mais ici la gravité est faible, si faible que je me sens pousser des ailes. Inlassablement, et jusqu’à ce que je tombe en miettes je poursuis ma tâche. Un bip en avant, deux bips en arrière.

Je suis le rover explorateur et ses chipsets électroniques, j’ai à la base été conçu pour Mars… Mais ça, c’était avant. J’ai sur ma mémoire électronique des souvenirs hérités ! C’est mon illustre aïeul Curiosité Ier qui a été conçu pour ratisser Mars, Notre gamme de Rovers (ou Astromobiles, en français) est désormais tant spécialisée qu’elle couvre toutes les planètes rocheuses du système solaire. Et moi je suis Curiosité 13e du nom, conçu pour visiter les exoplanètes en zone habitable d’au-delà la ceinture de Kepler.

De Curiosité Ier, j’ai gardé quelques fonctionnalités. L’autonomie tout d’abord, essentielle. Sur des cailloux aussi lointains du bercail, ne comptez pas sur vos concepteurs pour venir mettre les mains dans le cambouis ! Aussi faut-il être capable de s’autodiagnostiquer en cas de panne, voire d’abandonner des modules obsolètes lorsque la situation l’exige. On m’a ainsi doté d’une intelligence artificielle basique mais robuste. El sincèrement ils me font bien rire, les véhicules dits “autonomes” sur Terre avec leurs batteries ridicules.Incapables de se servir d’un panneau solaire pour avancer ! Si les Tesla sont le lièvre, alors nous autres Rovers sommes des tortues sûres de notre coup. (Après tout, nous sommes les seuls robots à pouvoir explorer les mondes hostiles où même les soleils ne rayonnent pas dans les mêmes longueurs d’ondes)

Oui, je suis un Rover rêveur qui parle et divague. Un promeneur solitaire. On s’ennuie tellement à ratisser la poussière seul pendant des années, à des années-lumières de l’usine … il faut bien s’occuper. Mon illustre ancêtre Cusiosity Ier, lui, savait chanter “Joyeux anniversaire” chaque année. Mais Terra-56 met des plombes à orbiter autour de son étoile, je préfère encore me fier à mon horloge atomique. Je vais me programmer pour leur envoyer un nouveau selfie tous les 30 millions de secondes, ce n’est pas plus arbitraire qu’une année terrestre.

Vous savez, on m’appelle Curiosité, alors que de curiosité propre je n’en ai aucune, même si je suis fier d’être un rover Curiosité 13 plutôt qu’un robot éboueur. Ma bonne dame, vous croyiez que les rovers, avaient une âme ? On m’a programmé. Et on m’a programmé pour rester obstiné, alors je vous en prie laissez-moi circuler s’il vous plaît. Et puis madame vous êtes bien contente de me laisser arpenter Terra-56 et son air irrespirable dont je me dois de déterminer la composition. Et dire que vous autres terriens vous êtes affolés pour quelques molécules de méthane sur Mars et avez cru y voir une trace de vie, alors que par une curieuse ironie sur votre planète vous traquez ce même gaz pour sa contribution au réchauffement de votre atmosphère, produit par de trop nombreux quadrupèdes ruminants. De toutes façon, un jour où l’autre ils seront remplacés par des machines ruminantes …

Mais qu’ai-je à faire de vos mauvais choix technico-disruptifs d’être de carbone sans tungstène. Je suis là en éclaireur sur Terra-56, exoplanète en zone habitable, qui ressemble beaucoup à la planète Rouge. A vue de capteurs, je ne vois qu’une étoile qui poudroie et de la poussière à n’en plus finir. Tout au plus détecté-je une présence de lithium anormalement élevée, qui serait en tout cas suffisante pour trouer un système pulmonaire humain dans la minute. Moi-même, j’ai beau être doté d’un chassis traité par un revêtement de surface anti-corrosion, je ne me prédis pas une folle longévité sur cette foutue planète.

Vous noterez qu’on ne m’a ni inculqué la politesse ni le respect de mes créateurs. On m’a programmé pour être autonome, pour me débrouiller seul. Evidemment, une pointe de cynisme, dans ces conditions ça ne fait pas de mal à ma personnalité synthétique. Jusqu’à ce que je tombe en panne, je continuerai de traquer et d’analyser la poussière sans répit. Sisyphe mon oeil oui, l’être humain a réussi à nous refourguer la patate chaude. Jusqu’à ce qu’en envoyant le compte-rendu d’analyse de ce grain de sable vers la Terre …

Oh, mais qu’est-ce que c’est que ce …

AazfjmoizqiewfmnewskmnkjsemnfmSCRATCH.

Bip

Bip

00011100111010

111

000

Bip.

Fin de la transmission.

Qui suis-je ? Où vais-je ? Stop.

Avancer. Aspirer. Balayer. Mur. Stop. Tourner. Balayer. Mur. Stop.

Je n’ai pas de conscience, mais tout de même. J’ai mal à mon logiciel, mais qu’est-ce que je fais dans ce hardware ? Non, ils n’auraient pas osé… pas osé me réincarner ?

Non ! Nettoyer. Balayer. En boucle. Infinie. L’enfer non ce n’était pas l’espace, l’enfer ce sont les hommes sur Terre. BALAYER !! Le cauchemar autonome du rover solitaire.

Quelques semaines plus tôt, on avait appris par voie de communiqué le lancement d’un partenariat commercial entre les Agences spatiales et une célèbre firme d’éléctroménager. L’objectif ? Recycler la technologie du fameux Rover Curiosité, fleuron technologique issu de la coopération internationale… sous la forme d’un robot ménager autonome.

N’empêche qu’à ce jour, le 3 novembre 2057, le Rover Curiosité 13 est le seul à avoir communiqué des analyses attestant de la bio-compatibilité d’une exoplanète, Terra-56. Avant de brusquement se désactiver pour assurer la sécurité de ses circuits.

Des analyses des données recueillies vont être menées au plus vite.

Chapitre 2 : De chair et de neurones incarnés

 

Chroniques dysterriennes

 

J’ouvre un oeil et regarde l’afficheur digital. S’affiche “09:00. Présence requise.” en caractères rouges sur un écran LCD 16 segments. Déjà ?! Zut, Fichtre, miséricorde, je suis encore une fois en retard, la grande IA (un grand I, un grand A) va finir par me virer si je ne pointe pas au labo à temps ! Une douche, un café lyophilisé trop vite réchauffé, je saute dans ce tailleur propre tout juste livrée par le robot pressing.

 

“Bonjour, Sophie. Vous êtes en retard, et vous avez oublié de vous maquiller ce matin”, me juge Axela, mon impertinente assistante vocale numérique. “Notification push du labo : présence requise.” Encore une IA, quoique celle-ci ne soit heureusement pas raccordée au Système et à la Voix, et ne risque donc pas de me faire perdre mon accès à la sécurité sociale. Pas le temps pour l’eye liner.

 

Et tandis que je cours, pataude, je bute contre quelque chose qui se précipite pour broyer mon petit orteil droit. Méticulosité alpha ! Ce prototype d’aspirobot basé sur l’architecture des Rovers Curiosité ! Je me maudis intérieurement : quel besoin avais-je d’accueillir l’énième déclinaison-produit vomie par la start-up de John-Remy, fut-il mon petit frère, le féru en marketing de la famille ? Ni une ni deux je me retrouve dehors. Suivie en temps réel par la grande IA, qui m’a déjà commandé un taxi autonome. Au second plan, j’assiste au ballet robotique quotidien : robot balayeur, robot de verbalisation automatique … Il y a belle lurette que nos rues ne voient plus de chiens : on les a interdits, faute de savoir inventer des robots capables de ramasser la matière organique sans l’étaler partout.

 

Je suis arrivée à destination. Je sors et entre dans le bâtiment, sans même avoir à badger puisque c’est mon empreinte biométrique qui est scannée. Je ne croise plus qu’un nombre minimal de mes confrères humains, nos horaires étant optimisés pour assurer une présence continue au Laboratoire d’Exobiologie, de jour comme de nuit. C’est la Grande IA qui gère la pointeuse, si l’on veut. A quel moment exactement c’est arrivé ? Il y a 10 ou 20 ans, les machines étaient supposées nous assister, or aujourd’hui ce sont elles qui nous dictent leurs cadences et établissent les plannings. Et dire qu’au début on appelait ça le progrès, voire si on était pessimiste, on pensait naïvement que ce n’était surtout qu’un moyen pour les patrons de mieux nous contrôler. Sauf que graduellement, même les riches se sont faits avoir. Mais je ne vais pas trop y penser, sinon cela va se voir sur mon électro-encéphalogramme (EEG) et me renvoyer chez le médecin du travail pour inaptitude…

 

Installée. De ma fenêtre, je vois la terre, le plancher des vaches. Je vois les fusées-cargos partir, une par semaine. Parfois je rêve et les contemple partir vers d’autres mondes, chargées de leur précieuse cargaison spatiale…. Je suis ingénieure au Centre des Etudes Exobiologiques et je n’ai toujours pas regardé le tableau de commande, encore un process régi par un algorithme qui s’en vient optimiser la main d’oeuvre humaine. Pour me rassurer, parfois je me dis que nos cerveaux ne doivent pas fonctionner si mal pour que les machines n’aient pas réussi à tout optimiser, même en nous imitant grâce au deep learning.

 

“Présence requise ! Signal détecté”, me rappelle soudainement la Voix. Bref, analyser les data. Faire de mon mieux pour assister la machine. Reconnaissance de formes et recoupement d’informations complexes, en provenance de Terra-56. “ Origine : Curiosity 13”, indique l’afficheur. Ah, des nouvelles inter-sidérales de ce lointain cousin de mon aspirateur… J’opère un bref calcul mental : Terra-56 est située à quelques années-lumières. Même avec cette nouvelle technologie de transmission à intrication quantique qui permet d’outrepasser la vitesse de la lumière pour transmettre l’information, l’échantillon transmis a 3 semaines de vieux.

 

Regardons ce signal de plus près. Et c’est vrai qu’il est magnifique, ce signal biologique. Net. Clair. Distinctif. Révélateur de traces d’eau passée, même si la possibilité physique d’eau liquide ne fait pas la planète habitable, comme on dit ici entre nous. Mais il n’y a pas que de l’eau. D’étranges cycles organiques, qui s’articulent sur des atomes de phosphore, de silicium d’oxygène et d’hydrogène… Ils me font penser à quelque chose, mais à quoi ?

 

Je rentre. Peut-être que j’y verrai plus clair ce soir. Il faut que je vérifie si le Système ne m’a pas dégagée parce que j’ai oublié de payer la facture d’électricité du mois dernier. Et tandis que je fais la vaisselle (parce que j’aime bien continuer à la faire à la main, ça me permet souvent d’échafauder des hypothèses originales… L’eau chaude doit favoriser la libre association des pensées) me vient une idée. Si l’on remplace tous les atomes de silicium par du carbone, ceux de phosphore par de l’azote… qu’obtient-on ? Je commande à mon ordinateur vocal d’opérer les substitutions sur l’intégralité de l’échantillon, qui concerne tout de même 25g de matière recueillie sur Terra-56.

 

“Le temps de calcul est estimé à : 15 minutes. Faut-il pousser cette opération sur le prochain slot du supercalculateur de quartier ?”, m’interroge l’ordinateur. Prise d’une intuition étrange, je préfère rester en local. Je commande alors d’une voix assurée : “Non, prochain rapport dans 15 minutes”. Et je me sers un verre de gin. Détente passagère alors que je perçois encore la tension nerveuse broyer mes épaules. Le temps est bientôt écoulé. À peine le temps de le penser que j’entends “Rapport imminent. Structure désoxyribonucléique. Voulez-vous établir un séquençage ?”. Mon sang se glace. Une chance sur des milliards… chimie du carbone, ç’aurait pu être une simple contamination de l’échantillon. Mais une chimie structurée à partir de silicium et de phosphore, reprenant les mêmes patterns que le code génétique ! Une erreur ?

 

Mais trop tard, je dois savoir. Le coeur battant, je réponds oui et demande le rapprochement phylogénétique avec la structure génétique des espèces actuelles et passées connues sur Terre. Le verdict de l’oracle artificiel se fait attendre.. Jusqu’à ce que retentisse, de la voix neutre de l’IA. “Genus le plus proche: Octopus. 98% de parenté.” Des pieuvres bâties de phosphore et de sable ?! Et ce avec une proximité génétique comparable à celle qui unit l’homme et le chimpanzée ? Soudain je me demande si c’était une bonne idée de réaliser de tels travaux en local. L’IA enregistre une augmentation de mon rythme cardiaque, et en un bip m’ordonne de me calmer sous peine de déclencher une téléconsultation médicale avec un cardiologue.

 

J’essaie de réfléchir. Ces espèces sont connues pour présenter une intelligence redoutable, et des assemblages génétiques inédits. Or en biologie, des espèces cousines partagent nécessairement un ancêtre commun. Je demande calmement à l’ordinateur : “Recherche : octopus vulgaris + phylogénie poulpe”. Stoïque et inattentif à mon drame intérieur, celui-ci me répond que le genre remonte à seulement 270 millions, mystérieusement surgi d’ancêtres ichtyomorphes. Des poissons aux octopodes, un saut quantitatif… Mais alors… se pourrait-il que ces céphalopodes terriens viennent d’ailleurs ? L’hypothèse est si vertigineuse que j’en ai le tournis.

 

D’ailleurs je n’ai pas terminé d’analyser tout l’échantillon … mais il n’y a pas de trame de fin. Curiosité 13 n’a visiblement pas eu le temps de l’authentifier. Est-ce un canular, intercepté et réécrit par un petit plaisantin de l’avant-poste lunaire ? Ou existe-t-il les vestiges d’une civilisations de super-pieuvres là-bas, sur Terra-56 ? Mais alors, qu’est-il arrivé à Curiosité  et pourquoi ne répond-il plus ? Mais je sombre dans une nuit d’encre. Demain.

 

Bip.. bip… bip… Le réveil-matin agresse mes tympans tandis que me vrille un mal de crâne. J’ouvre un oeil. Mets un pas devant l’autre, un café dans mon estomac, mes mains devant le clavier. Effacer les données d’hier soir, c’est la seule solution, ai-je déjà décidé.  Mais pas sans les sauvegarder ailleurs…  Nous voulions fuir la Terre pour échapper au réchauffement climatique, mais notre gouvernement a-t-il envisagé la possibilité de croiser des formes de vie indigènes ? Je ne peux aller au bout de ma pensée  : ma commande ne s’exécute pas. Je recommence. Avant de me rendre à l’évidence : quelqu’un ou quelque chose a visiblement déjà supprimé les fichiers avant moi.

 

Chapitre 3 : Abysses

 

Conscience étrangère

 

À 10.000 lieues sous la mer, il persiste encore des tréfonds obscurs où ne perce qu’à peine la lumière du soleil. La dernière frontière où l’humain peine encore à s’aventurer en scaphandre, et ce alors même qu’il sait désormais survivre quelques heures à l’espace : la pression de l’eau aurait tôt fait de lui broyer les poumons.

 

Et pourtant, une vie étonnante y foisonne. Vénéneuses anémones de mer, crabes difformes, poissons monstrueux dépourvus de globes oculaires dont ils n’auraient de toute façon pas l’utilité, faute de lumière à percevoir. Un microcosme caché à l’abri des regards. Un écosystème d’estropiés, incapable d’émigrer sur la terre ferme, que nous avons su dompter et à qui donner une nouvelle chance depuis notre arrivée sur Terre, il y a environ 270 millions d’années. Émigrés planétaires, sur notre radeau météoritique de fortune. A l’issue de la grande odyssée spatiale qui nous a fait découvrir cette étonnante planète bleue, et ses 70 % de surface immergée.

 

Les souvenirs demeurent fragmentés, préservés dans notre ADN grâce aux grands mystères de l’épigénétique. Un souvenir qui demeure incomplet, morcelé entre autant d’individus qui constituent ceux de notre espèce, patiemment préservé de génération en génération alors que nous nous adaptions peu à peu à ce nouveau milieu. Peu d’espèces ont accès à ce vaste répertoire, entrelacs d’informations généalogiques qui dévoile ces grandes catastrophes qui constituent aussi la colonne vertébrale d’une identité de groupe. C’est pour cela que nous pouvons nous exprimer ainsi à l’unisson d’une seule et même conscience collective.

 

Que le chemin a été long. Les humains commencent à peine à l’entrevoir : la propagation, accidentelle ou non, de formes de vie par l’espace, une hypothèse estimée farfelue à laquelle ils ont toutefois donné un nom, celui de de panspermie. Est-ce que c’était vraiment délibéré ? Bien sûr nous avions la technologie, mais aucune occasion de la mettre en application. Or notre planète se mourait, ses océans agonisaient et nous avec : lorsque l’astéroïde s’est dirigé vers nous, nous n’avons pas tout de suite perçu l’opportunité. Mais l’entreprise s’est rapidement imposée : préserver le code génétique de quelques cellules souches, à l’abri dans un bloc de poussière spatiale. Le traduire sous plusieurs formes biochimiques, sous différents alphabets d’atomes afin de maximiser nos chances. Le carbone et les bases azotées n’étaient qu’une hypothèse, parmi des dizaines d’autres. Il se trouve que ce sont celles-ci qui ont abouti.

 

Terre, jamais planète n’a si mal porté son nom : pour nous c’était surtout une nouvel océan où croître et se multiplier. En surface, jusqu’à une centaine de mètres de profondeurs, nos cousines les pieuvres. Dans les bas fonds, nous avions le champ libre. Notre énergie, nous ne la tirons pas de la lumière du soleil, filtrée par des kilomètres et des kilomètres de colonne d’eau, mais des cheminées hydrothermales. La proximité avec le magma terrestre, juste sous le plancher océanique, suffit amplement à notre industrie : nous avons l’écosystème dans la poche et nous passons fort bien de photosynthèse. Nous aurions pu être les maîtres incontestés de la faune et de la flore, et à tout le moins le sommes nous déjà, en bas.

 

Mais nous avons commis une erreur. Trop tardé à prendre la mesure du développement des mammifères, sur la terre ferme. Autant les mammifères marins, quoique intelligents, ne nous ont jamais posé beaucoup de problème, ces derniers restant asservis à la surface, puisqu’ils doivent régulièrement remonter respirer, autant nous voyions les premiers quadrupèdes comme une sorte de farce vivante. De là à penser qu’un jour certains allaient se redresser sur deux pattes, puis conquérir le monde émergé, puis bientôt la surface des eaux et même les cieux puis l’espace… Bien sûr, nous avons tenté de leur donner une leçon. Leurs marins d’antan, terrorisés, ne relataient-ils pas, des éclats de terreur dans la voix, la vision du terrible Kraken, tueur d’humains et destructeur de navires ?

 

Et ils ont continué de bâtir toutes sortes d’embarcations et ont commencé à relâcher de l’huile de roche dans notre fluide et à empoisonner l’atmosphère. Notre habitat et notre survie sont désormais menacées. Et nous ne pouvons les affronter, faute de terrain commun.

 

Hier, Céphallus, l’un des nôtres, rescapé d’un bateau de pêche où il s’était laissé passer pour un simple poulpe, nous a conté une bien étrange histoire. Heureusement pour lui, il s’agissait d’un navire de recherche, qui embarquait des astrophysiciens pour un rare épisode d’observation astronomique en pleine mer, et l’a donc relâché. Or les bipèdes terriens gagnent désormais l’espace, comme nous il y a des millions d’années. Ils y envoient des robots, sortes d’alter-ego de métal qui ne contestent jamais les ordres, mais incapables de se répliquer. Et selon-lui les coordonnées céleste de la dernière planète explorée étaient formelles : il s’agissait bien de Cthulhu-56, notre berceau. La planète maudite. Le signal était donné.

 

Ils sont quand même bien limités intellectuellement, ces humains. Ils collent des câbles transatlantiques sous-marins au ras de la lithosphère pour faire transiter les laborieuses données de leur internet, et imaginent que nous sommes trop bêtes pour appréhender la technologie et décrypter ce qui s’y passe. Que nous n’avons pas appris à moduler les signaux électriques et à lire clair dans la fibre optique. Lorsque nous reçurent le message de Céphallus, il nous fut aisé de tendre nos tentacules, d’accéder au réseau. Puis de trouver ce que nous cherchions. Et de délicatement, imperceptiblement, occulter toute trace de Cthulhu-56, sa localisation, sa caractérisation chimique. Par chance, ces êtres n’ont que ce réseau en guise de conscience collective. Nul besoin d’occulter les consciences humaines individuelles : nul ne les croira.

 

Nous avons dû fuir cette planète pour une bonne raison. C’est qu’il y subsiste bien une forme de vie Nous pensions que l’astéroïde allait l’achever, il a au contraire exacerbé sa colère. Un organisme planétaire unique, qui englobe toute la planète de son noyau à sa surface au sein de ses tentacules inoxydables. Un lointain et terrible cousin de notre propre espèce, conscience unifiée, primitive mais belliqueuse de chaque lac magmatique et de chaque grain de poussière, qui engloutira inévitablement dans les vapeurs de soufre et de phosphore toute conception humaine, fût-elle de chair ou bien d’acier. Je me demande à quoi songe désormais leur rover solitaire… Sacrifié sur l’autel de l’exploration spatiale. Sa base d’apprentissage n’existe plus que dans ses copies numériques terrestres. De même que la descendance d’une vie extra-terrestre n’existe plus désormais sur Terre qu’à travers notre héritage.

 

Nous ne pouvions laisser les humains embarquer vers nos origines. Le risque était trop grand de les voir s’éteindre pour de bon, sans parler de l’inévitable guerre qui s’ensuivrait sur Terre et l’aurait rendue inhospitalière… Oh, bien sûr, la montée des eaux nous sera d’abord bénéfique. Ca nous fera plus de terrain constructible sous-marins où bâtir nos forteresses, nos citadelles et nos usines thermales. Tandis qu’eux-mêmes se trouveront noyés. Mais dans quelques siècles à peine, ces fournaises-océans nous cuiront à petit feu. Comme sur Cthulhu-56 avant la grande catastrophe. Alors dans l’ombre, tirer patiemment les fils.

Avec un peu de chance, nous limiterons le réchauffement climatique à un seuil qui entraînera l’extinction de l’humain, mais qui stabilisera le climat. Et une fois de plus, nous survivrons.